SAINT-CLOUD, un après-midi
d'hiver, au climat étrangement printanier, un appartement
sobre comme il en existe des centaines, à la seule
différence près que celui-ci est le lieu où
réside une des légendes du blues. Jus de fruits
à la main, tee-shirt à son effigie, Luther Allison
nous acceuille pour une interview qui au fil des minutes et
des heures deviendra une simple discussion avec en cadeau,
la joie et le bonheur de l'écouter jouer et chanter.
Blues etc... : Le blues revient sur
le devant de la scène. Ce retour, le considérez-vous
comme une mode ?
L. Allison
: En fait, je ne me soucie pas de savoir si le blues est de
retour. Je suis heureux d'entendre qu'il va bien et mieux
que jamais. Mais en ce qui me concerne, je n'ai rien changé
depuis le début : je n'ai pas changé mon style.
Alors quand vous me dîtes que le blues est de retour...
je ne comprends pas cette notion parce que je n'ai jamais
arrêté. Il y a peu de gens qui ne comprennent
pas le blues... Pour moi, le blues ce n'est ni le Blues de
Chicago, ni le Texas Blues, ni le Delta Blues, LE BLUES EST
UNIVERSEL. Le monde va mal. Nous, les noirs, sortis de l'esclavage,
avons introduit le Blues et maintenant le monde entier a le
même problème : il a le Blues.
Comme le disait le grand Muddy Waters
et Fred Mac Dowell : " Si leBlues avait un bébé,
il s'appelerait Rock'n roll. ". Tout le monde aime bien s'éclater
avec le Rock, mais que faisait-on avant ? C'est la même
chose pour le Jazz, tout a commencé avec soit le Gospel,
soit le Blues. Si vous mettez ensemble tous les styles de
musique, vous leur trouverez à tous une racine commune
: le Blues. Aussi cela me paraît étrange de se
demander si "le Blues est de retour". Quoi qu'il arrive, le
Blues existera toujours.
Blues etc...: Pouvez vous nous parler
de votre trajet musical, de vos influences.
L.Allison
: J'ai grandi dans une grande famille qui travaillait dans
les plantations de coton. Un jour, nous avons quitté
le sud pour Chicago où on ne connaissait personne,
mais nous étions conscients d'atterrir dans un ghetto.
En revanche, ce que je ne savais pas, c'est que c'était
le centre principal du Blues au monde.
C'est mon septième frère
qui m'a fait débuté. Il a fabriqué sa
première guitare, j'ai fabriqué la mienne. En
1953, j'avais un groupe qui s'appelait les "Rolling Stones".
J'habitais à quatre blocs de Muddy Waters et je passais
devant sa maison tous les jours pour aller à l'école.
On allait à l'église. J'écoutais B.B.King
et le grand Ol Opry sur la radio quand j'avais sept ans.
Otis Rush m'a beaucoup influencé.
Il avait un son formidable qui ne me quittait pas. Muddy Waters,
B.B.King, Albert King, Jimmy Reed, avaient des messages
très clairs. Il y avait aussi Little Walter, le meilleur
harmoniciste et Sonny Boy.
J'ai grandi avec Freddy King, Magic
Slim, Buddy Guy, Otis Rush, Willy Jonhson, Bobby Rush, Mighty
Joe Young, Howlin'Wolf, Tyrone Davis, John Lee Hooker et Jimmy
Johnson. Je les croisais dans la rue tous les jours. Nous
allions nous voir régulièrement dans les clubs.
Nous ne pensions pas à faire de l'argent, mais à
faire de la musique. Nous n'avions pas d'argent. Nous ne pouvions
pas aller à l'école pour suivre une éducation
normale. Partout, il y avait quelqu'un qui jouait live au
coin d'une rue.
A Chicago l'été, nous
n'avions pas de climatisation. On avait chaud, on s'installait
dehors, et on jouait... C'est comme ça que j'ai rencontré
beaucoup de gens. Il fallait s'habiller aussi bien qu'on le
pouvait : de jolies chaussures, une cravate. On gagnait deux
dollars par jour en vendant des bouteilles vides et des pastèques.
Il n'y avait pas moyen d'avoir un bon travail, on n'avait
pas l'éducation nécessaire. C'EST LE BLUES
QUI M'A SAUVE.
Blues etc... : Que pensez-vous du
blues français et du blues en France ?
L. Allison :
Il y a des français qui ne se considèrent pas
comme des Bluesmen parce que justement ils sont français.
Je déteste cette vision des choses. Le Blues n'a pas
de frontières. Le public français peut apprécier
le blues et parmi ceux qui l'écoutent, il y a des musiciens
(comme c'était le cas pour nous à Chicago autour
de Muddy Waters). Etre français ne veut pas forcément
dire ne pas pouvoir jouer le Blues. Prenez par exemple des
gens comme Patrick Verbeke, Chris Lancry, Jean Jacques Milteau
et bien d'autres, ce sont des gens qui ont su garder leuridentité
tout en jouant le Blues. On doit travailler et jammer ensemble.
En ce qui concerne le Blues français, cela n'a pas
de sens. Il n'y a pas de blues noir ou blanc, il y a le Blues.
Blues etc... : Que pensez vous des
jeunes bluesmen ?
L. Allison :
Un musicien est comme le bon vin ou le whisky, il faut qu'il
vieillisse pour être meilleur...
Blues etc... : Quel est le privilège
du musicien s'il y en a un ?
L. Allison :
On peut dire que la musique a ses avantages si on considère
ma situation actuelle par rapport à mes débuts,
mais le chemin est trop long. Si un jeune musicien connaît
quelqu'un qui peut l'aider à sauter les étapes,
ce n'est pas forcément un avantage parce que les épreuves
apprennent beaucoup. C'est de ses efforts que l'on obtient
des résultats.
Blues etc...: Le bonheur musical,
où le trouvez vous ?
L. Allison
: On perçoit le blues à travers la mélodie
et on le ressent quand on voit des larmes couler des yeux
des enfants qui l'écoutent et on ne sait pas pourquoi.
Ce que chante le Bluesman vient de l'intérieur, le
chant est au fond de lui. Il chante vrai. Quelquefois, je
prends ma guitare et j'ai les larmes aux yeux, je ne sais
pas d'où elles viennent. Moi je pleure plus quand je
suis heureux que quand je suis triste.
Blues etc... : Votre fils Bernard
mène une belle carrière.
Etes vous pour quelque chose dans sa réussite ?
L. Allison :
Quand il était petit, on allait à la pêche
et je lui montrais des choses. Il commença donc à
apprendre avec moi. Puis un jour il est venu me voir, il prit
une guitare et commença à jouer. C'était
merveilleux. Il me confia qu'il jouait depuis 4 ans. Il avait
13 ans quand il joua sur un de mes albums. Ensuite il fut
guitariste de Koko Taylor pendant 3 ans et vint me rejoindre
en Europe et devint mon guitariste. Je lui donnais trois chansons
pour ouvrir les concerts et j'ai fini par ne plus pouvoir
le contrôler. Je lui donnais une demi-heure... Il faisait
du Stevie Ray Vaughan et du Jimmy Hendrix et moi du Freddy
King. C'était bien. Mais il fallait qu'il mène
sa propre carrière et qu'il ait son indépendance.
Il termine actuellement son dernier album. Tout va bien pour
lui. Je respecte ce qu'il fait et il respecte ce que je fais.
Je le considère comme un grand musicien, je suis très
fier de lui.
Blues etc... : Quels sont vos projets
actuels ?
L. Allison :
Ma dernière réalisation est l'album " Blue Streak
". Actuellement je me concentre sur les W.C. Hendrix Awards
à Memphis, le Hill Street Blues Festival, le Blues
Cruise à travers la Méditerranée et d'autres
festivals aux Etats Unis. Ensuite, un tour en Scandinavie,
en France, en Angleterre, le Blues Festival du North Sea à
Den Haag.
Blues etc... : Avez vous des conseils
à donner aux jeunes musiciens ?
L. Allison
: N'écoute pas ceux qui te disent " ce n'est pas pour
toi " ou " tu ne joues pas bien ". Travaille dur mais ne t'épuise
pas. Il ne faut jamais écouter le mot " non " il faut
toujours penser que c'est possible de faire ce qu'on a envie.