Les échos des concerts et festivals
 

BLUES SUR SEINE
DU 5 AU 20 NOVEMBRE 2004

 

Jimmy Bowskill et Golden Gate Quartet au Forum Armand Peugeot à Poissy le
5 novembre

C'est une Les Paul à la main que le jeune Bowskill viendra s'accrocher à son ampli pour nous livrer quelques titres, en commençant par une fort honorable version de Let The Good Time Roll, et pour nous proposer un tour d'horizon de ses talents, alternant les morceaux a capela, en acoustique et en électrique. Se fendant d'une reprise de Son House et du Walking Blues de Robert Johnson, le p'tit Jimmy nous montre aussi ses dons de compositeur au travers, notamment, d'un très jazzy Bailieboro écrit en l'honneur de sa ville … L'artiste est tellement complet, charmeur et, avouons le, un brin frimeur, que la salle sera très vite conquise et même si le public n'est pas particulièrement spécialisé dans le blues, sa réaction sera excellente …

Fêtant cette année ses soixante-dix ans d'existence, le Golden Gate Quartet est devenu, il y a bien longtemps, la Légende du gospel et si ses pères fondateurs n'en sont plus, leurs remplaçants ont su faire fructifier leur héritage sous l'impulsion des deux ténors, Clyde Wright et Paul Trembly, qui y évoluent respectivement depuis 1954 et 1971 ! Débutant leur show a capela, les quatre chanteurs vont nous présenter un bel échantillon de leur palette vocale et on se plaira à reconnaître au passage les incontournables Swing Low, Sweet Chariot ou Down By The Riverside, ce dernier morceau célébrant l'arrivée sur scène des musiciens qui accompagnent le quartet. Sachant se libérer des enclaves du gospel, le Golden Gate Quartet pimente ses chants d'une touche de jazz, de pop et même de quelques bribes de rock. La fin du spectacle sera l'occasion pour le Golden Gate Quartet de monter au créneau avec quelques-uns uns des plus beaux standards des musiques noires et notamment Nobody Knows, un titre qui date de plus de trois siècles, ou encore l'indispensable Joshua Fits The Battle Of Jericho. Clôturant son premier service avec un Oh Happy Day qui sortira enfin le public de sa léthargie, le Golden Gate Quartet reviendra pour un premier rappel composé de Higher Ground et du légendaire Saints Gotta Move puis, contre toute attente, pour un dernier titre qui nous emmènera jusqu'aux derniers coups de minuit …

Malick Pathé Sow au cinéma Le Chaplin de Mantes la Jolie le 6 novembre

Contraint de renoncer à sa venue à Mantes, suite à l'annulation du reste de sa tournée, Lobi Traoré, initialement prévu ce samedi après-midi au cinéma Le Chaplin, se verra remplacé, au pied levé, par le Sénégalais Malick Pathé Sow qui nous offrira une des plus belles émotions de ce début de festival. Entamant son set avec pour seule partenaire une splendide guitare, il sera très vite rejoint par son groupe où l'on reconnaît koras, gumbris, percussions et calebasses … Il y aura de la musique avec l'hymne dédié aux Lions de la Taranga et les prouesses vocales d'un Malick Pathé Sow en grande forme, mais ce qui restera de cet après-midi, c'est cette osmose qu'arrivera à réaliser le Sénégalais avec un public qui, au départ, n'était pas annoncé comme facile à maîtriser …

Philippe Ménard et Macéo Parker à Salle Jacques Brel de Mantes la Ville le 6 novembre

Habitué à jouer à Blues-sur-Seine dans les bars, foyers et autres lieux de petite taille, Ménard s'attaque ce soir pour une heure à une vraie salle dans laquelle se massent nombre de ses fervents supporters, et il ne montre aucune peine à en gagner de nouveaux tant sa prestation est passionnante ! Il n'y a que peu de qualificatifs que je n'aie déjà employés pour parler de Philippe Ménard, à tel point que mon ami Jean-Marcel Laroy me cite tel un auteur classique quand il en vient à narrer les concerts de ce génial troubadour … S'il fallait décrire le concert de ce soir, on pourrait dire que le mélange de vieux blues et de blues rock que Philippe nous a proposé était tout simplement grandiose, comme à chaque fois d'ailleurs, et que cet artiste aussi humble que brillant a encore prouvé au public du Mantois toute l'étendue de son talent.

C'est en faisant une entrée à l'Américaine que Macéo Parker vient prendre place sur une scène déjà chauffée à blanc et on remarque instantanément le son brouillon, indigne du talent du saxophoniste, qui n'est que le résultat normal d'un choix quelque peu présomptueux de ne pas faire de balance … Ca bouge, ça cause, ça a tout l'air d'un débriefing de la dernière campagne électorale américaine où chacun bombe le torse et se félicite du bon coup qu'il vient de jouer à l'autre et, en fait, ça frime beaucoup mais il ne se passe que peu de choses ! Le funky stuff de Macéo produit bien quelques réactions sur le public, mais elles sont tellement moins importantes que celles que Ménard provoquait il y a quelques instants … Pourtant, la musique invite à la joie, à la danse, et la salle reste pratiquement stoïque, inerte, les premiers abstentionnistes commençant même à déserter les lieux pour rejoindre le bar. Macéo Parker a bien quelques traits de génie, ces morceaux où il laisse son guitariste se mettre en valeur, ceux où Martha High donne de la voix en soliste et non plus en choriste mais globalement, son concert tirera très vite en longueur et au bout de deux longues heures, nous nous verrons contraints de jeter l'éponge, la violence du son et les lignes de basse un peu approximatives meurtrissant nos tympans … Une chose est certaine, on est bien loin de l'excellent funky-blues que Boney Fields avait livré en ce même endroit l'an passé !

Dawn Tyler Watson en l' Eglise Saint Pierre Les Mureaux le 7 novembre

La sublime Dawn Tyler Watson nous fait l'honneur d'investir un très beau lieu sacré pour y faire entrer la bonne parole, celle du blues et du gospel … La musique du diable à l'église, vous en rêviez, Dawn l'a fait ! Dawn Tyler Watson, c'est la douceur à l'état pur et elle ne conçoit pas qu'un concert ne puisse pas être un moment de partage avec le public, un public qui ne remplit qu'une petite moitié de l'église mais qui vibre très fort et qui confère au spectacle un charme irrésistible. On appréciera donc les facéties de Dawn, ses soli de sax faits à la bouche, mimiques incluses, mais aussi et surtout sa voix si riche et colorée. Alternant des improvisations a capela, des reprises, notamment de Willie Dixon, et des compositions personnelles, elle nous proposera un set varié et d'une fluidité absolue qui ne laissera aucune place à la monotonie. Dawn se lancera sur le final dans un vibrant Swing Low, Sweet Chariot avec les élèves de ses master class ou encore dans un fabuleux Homeward Bound que Simon & Garfunkel auraient apprécié, puis dans le génial Take It Outside repris en cœur par la foule et enfin dans un épitaphe hendrixien fort bienvenu.

J.B. Boogie et Rab McCullough à la Salle polyvalente de Buchelay le 9 novembre

Julien Brunetaud, J.B. Boogie à la scène, va se lancer ce soir dans un set ambitieux qui laissera bien entendu une grande place à son répertoire de prédilection, le boogie, mais qui fera quelques belles incursions dans un jazz très pur et particulièrement bien joué. De Duke Ellington revu et corrigé à la sauce J.B. Boogie à Willie Dixon servi en rappel, le Bordelais nous servira un blues enivrant qui ne manquera pas de rappeler aux amateurs les plus éclairés la grande tradition des juke joints …

Arborant fièrement sa légendaire Stratocaster, Rab McCullough va nous proposer un show très rock, un de ces concerts qui mettent autant de baume au cœur qu'ils ont de bleus à l'âme. On reconnaîtra ce soir ses morceaux les plus profonds, de Blues Radio ou Traveling With The Blues à Dirty Black Water et quelques standards tels que Rollin' and Tumblin' ou l'incontournable Voodoo Child, mais ce qui impressionnera le plus un public fait d'une moitié de connaisseurs et d'une autre de profanes, c'est cette façon de jouer vrai et juste. Les amateurs de gimmicks se seront régalés du solo réalisé par les mains des enfants agenouillés autour de la guitare du maître de cérémonie, les fondus d'orgue Hammond auront eu droit à leur dose quotidienne, les nostalgiques d'Hendrix se seront complus à regarder Rab faire des pitreries avec son instrument mais le plus important, c'est que ce soir le public de Blues-sur-Seine aura frémi …

Malted Milk / Road Movie (Jean-Jacques Milteau et l'Ecole Nationale de Musique de Mantes en Yvelines) à la Salle Jacques Brel de Mantes la Ville le 10 novembre

Devant le succès rencontré lors de la mise en vente de la billetterie, Blues-sur-Seine s'est vu contraint d'apporter quelques modifications à la programmation de cette soirée en la déplaçant de l'Espace Corot de Rosny sur Seine, où elle était initialement prévue, pour la transporter dans la Salle Jacques Brel de Mantes la Ville dont la capacité d'accueil est plus importante … C'est dire si le succès que rencontre le festival cette année est conséquent !

C'est avec pas mal de retard que Rémy Biet, éminent chef d'orchestre rouennais chargé de conduire la soirée, lance ses musiciens dans un concert tout en finesse et en harmonie qui va nous replonger aux sources du blues, mais également nous en présenter ses courants dérivés. Entamant la soirée par un magnifique Ode To Billie Joe rendu célèbre par Joe Dassin et un St Louis Blues estampillé W.C. Handy, Road Movie sort la musique classique de son carcan et lui donne une toute autre dimension en rendant plus humaines des prestations souvent rendues rigides par l'influence des partitions. Entre les cordes et les vents de l'Ecole Nationale de Musique de Mantes en Yvelines, les harmonicas de Jean-Jacques Milteau, la guitare de Manu Galvin et les percussions de Thierry Fournier, l'osmose est parfaite et la soirée coule agréablement entre traditionnels tels que Oh Suzanna, titres d'obédience irlandaise ou chinoise et morceaux plus récents comme Tour de Taille d'Open House qui sera bien évidemment dédié au colossal Manu Galvin, Merci, Merci, Merci qui annonce la présentation des divers intervenants et enfin un génial Soweto qui se chargera de présenter un des versants africains du blues …

Minuit s'apprête à sonner et les Nantais de Malted Milk entrent à leur tour en piste … Emmené par Arnaud Fradin à la guitare et au chant et par Manu Frangeul à l'harmonica, Malted Milk est un combo éminemment doué que nous avions pu découvrir en acoustique sur Blues-sur-Seine en 1999 et qui revient ce soir dans sa version électrique. En attendant la sortie de son deuxième album pour lequel le groupe a lancé une souscription, Malted Milk va nous servir aujourd'hui un cocktail bluesy-funky fait de compositions personnelles comme Straight Woman Blues et de reprises dont un fort bienvenu I Wanna Get Funky d'Albert King.

Stringers In The Night et Gabriel Grätzer - Le Colombier de Magnanville le 10 novembre (texte de Mike Lécuyer)

Malgré la concurrence de Jean-Jacques Milteau à Mantes, la salle du Colombier de Magnanville est pratiquement pleine. La prestation de Stringers In The Night, la révélation du Tremplin 2003, est sans doute la meilleure depuis que je les connais. Elle commence tranquillement avec Poker et Ronsard Boogie, puis l'émotion devient presque palpable au cours d'un magistral On a tous en nous, par le jeu des deux guitares et la voix de Gérard Chaumarel, bien mise en valeur par l'acoustique de la salle, ce qui nous permet de parfaitement comprendre les paroles. C'est ensuite un petit quart d'heure américain avec Hard Time Killing Floor (Skip James), Railroad Song (traditionnel) et Route 66 (popularisé par Nat King Cole puis les Rolling Stones). Retour à leurs compositions jusqu'à une réelle surprise : la reprise de Gare du Nord, un classique du blues français qu'ils ont su dépoussiérer et s'approprier. Encore deux titres : Shake Your Money Maker, sur lequel les deux guitaristes jouent en slide l'un après l'autre, et surtout leur tube, Salut j'm'appelle Gégé, qui déchaînera une dernière fois les applaudissements. Ils ont pris de l'assurance, ils communiquent, que dis-je, ils communient avec le public !

On se demandait bien comment Gabriel Grätzer allait pourvoir enchaîner après cela... L'Argentin prit le parti de commencer seul, debout sur le devant de la scène, en chantant sans accompagnement un vieux blues traditionnel. Le décor est posé, ce sera encore plus intimiste. S'emparant de sa guitare et soulevant son chapeau, il recule de trois pas et s'assoit sur les marches. Le sonorisateur est amusé car, pour l'instant, aucune amplification de la guitare ou de la voix ne sont nécessaire. Enfin, Gabriel nous annonce l'entrée de sa partenaire, Adriana Mercurio. Puisant dans les répertoires country, ragtime, blues, ballades, spirituals, des chansons comme Make Me A Pallet On The Floor ou Black rat swing vous transportent de l'autre côté de l'Atlantique. Un jeu de guitar-picking époustouflant pour Gabriel, un jeu de piano plus convenu pour Adriana, mais c'est surtout le mélange de leurs deux voix qui est magique … et charmant. Et c'est déjà la fin ! En guise de rappel, ils viendront rechanter a capela deux courts morceaux ... Puis presque timidement ils nous remercieront en anglais et en espagnol pour cette soirée, qui est le début de leur première tournée européenne.

Tribu(s) - CAC Georges Brassens de Mantes la Jolie le 11 novembre

Pour décloisonner encore un peu plus le festival, les organisateurs ont choisi de mettre en avant une fois de plus un exercice un peu atypique … S'étant initié au slam l'an dernier, Blues-sur-Seine se lance cette année dans un spectacle pluridisciplinaire sur le thème du langage, un projet monté par D' de Spoke Orchestra (écriture et slam), Will J (danse urbaine) et Vanessa Bonnanfant (vidéo) qui reçoit les faveurs de la presse puisque Libération consacrait récemment deux de ses pages à D', lui-même ayant renoncé à partir au Brésil pour mener à bien un projet très ambitieux mais ô combien réussi !

A Tribute To Hammond à la Salle Jacques Brel de Mantes la Ville le 11 novembre

C'est une fin d'après-midi un peu chargée en émotion qui nous attend puisque aujourd'hui, l'orgue Hammond est à l'honneur et que l'ombre de notre ami André Hervé plane sur la salle … Assis qui plus est au milieu de nombre de ses proches, Maria, sa compagne, Joël Le Crosnier, Alain Léamauff pour ne citer qu'eux, comment ne pas se rappeler ce grand artiste qui accompagna jadis les Robert Charlebois, Zou, Johnny Hallyday et bien entendu le légendaire Magma ? Initié par Magnanville Jeunesse et Buchelay Animation, A Tribute To Hammond est le résultat d'une résidence de Philippe Hékémian, un des virtuoses de l'instrument, qui accompagne aujourd'hui les élèves des ateliers musicaux et des chorales, réunissant en tout et pour tout près de cent vingt intervenants. Entamé par les plus petits par un Blues de la Cantine particulièrement bienvenu, le spectacle traversera les générations au rythme des We Shall Overcome, Saints Gotta Move et autres Oh Happy Day et nous offrira quelques belles prestations en solo telles que Sing Sing Song de Claude Nougaro, un autre grand disparu pour se terminer par une double interprétation grandiose de L'Orange de Gilbert Bécaud qui dépasse de très loin toutes les pitreries télévisuelles faites avec ce joyau de la chanson française …

J.B. Boogie - Association Déclic - Mantes la Jolie le 11 novembre

C'est l'Association Déclic qui reçoit ce soir Blues-sur-Seine, une association qui propose aux SDF un accueil de jour, et qui leur permet de rester propres et dignes … J.B. Boogie nous offre un concert qui prend donc toute sa dimension sociale et ne se prive pas de donner du plaisir à une foule hétéroclite qui apprécie le geste en applaudissant à tout rompre et en rendant aux musiciens au moins autant qu'elle reçoit. On retrouvera, une fois de plus, tout le talent de Julien Brunetaud et de ses acolytes dans un registre qui mêle boogie, blues et jazz et où l'on reconnaîtra quelques Music Is My Business et Jam Blues ou encore Your Choice, une brillante composition du groupe. La présence en ville du Chicago Blues Festival avec Jody Williams et Deitra Farr nous laissait espérer un bœuf final, il aura bien lieu quand la contrebasse et la batterie seront pris en main par les membres du mythe itinérant … Une belle soirée !

Moon Dogs et le Chicago Blues Festival à la Salle Municipale de Limay le 12 novembre

La soirée s'annonce sous les meilleurs auspices et ce sont les Moon Dogs, venus de la banlieue de Londres, qui ouvrent le bal à grands coups de leur blues rock de bonne facture. Le quintet se lance bille en tête dans un melting pot qui regroupe ses propres compositions avec notamment Travelling Show, issu de son dernier album, mais aussi quelques classiques comme Little Red Rooster et I'm Ready (Willie Dixon) ou encore Hideaway et The Hit Man (Freddie King) et ne semble plus vouloir s'arrêter de jouer, si ce n'est que le temps presse et que ce soir, le déroulement du concert est soigneusement tracé sur du papier millimétré. C'est la mort dans l'âme que nous ferons l'impasse sur la reprise du Come On In My Kitchen de Robert Johnson pour passer directement à l'épatant Baby Please Don't Go de Big Bill Broonzy et enfin, à un bref rappel bien mérité …

La version 2004 du Chicago Blues Festival entame sa tournée française par Blues-sur-Seine et force est de constater que chacun des intervenants est déjà bien en place et surtout très motivé. C'est Andrew James qui s'y colle le premier, entamant le set par un titre en acoustique et glissant tranquillement vers un bon gros blues rock comme on l'aime bien par chez nous. Au bout d'une vingtaine de minutes apparaît la plantureuse Deitra Farr, un grand chapeau vissé sur la tête et le sourire aux lèvres … Nous ravissant de sa voix de diva, elle nous proposera un rapide tour d'horizon de son répertoire avant de quitter la scène vingt minutes plus tard pour laisser libre cours au talent de guitariste et de chanteur de Jody Williams. Tirant de son ES-335 des sons pour le moins surprenants, résultante des perpétuelles glissades de sa main gauche sur le manche, de ses cordes à peine effleurées ou plus simplement de l'utilisation précise de la cry baby, son unique pédale d'effets, Jody Williams nous rappelle qu'il a été taillé dans l'étoffe dont on fait les guitar-heroes. Débordant quelque peu de la vingtaine de minutes dont il dispose pour nous rassasier, le brillant guitariste finira par faire signe à ses deux comparses de venir le rejoindre et c'est à un final regroupant Andrew James, Deitra Farr et Jody Williams autour de la section rythmique qui emmène le tout que nous assisterons, médusés devant tant de talent ! La salle frileuse ne se prête que trop peu aux épanchements et le Chicago Blues Festival ne se lancera pas dans les joutes qui caractérisent habituellement ses fins de concerts, nous abandonnant après le minimum syndical prévu au contrat …

Guy Davis et Corey Harris à La Nacelle d' Aubergenville le 13 novembre

Quand Guy Davis entre en scène, c'est toujours un moment fort … Une fleur à la guitare, l'harmonica accroché à la bouche, un micro posé devant le pied gauche pour mieux retranscrire le rythme et voilà, l'artiste n'a plus qu'à laisser libre cours à son inspiration et à nous déverser sans compter son folk-blues réjouissant. Entamant son set par un des grands standards du delta qui avait déjà été adapté par Robert Johnson sous le nom de If I Had Possession Over Judgement Day et par Muddy Waters sous le titre Rollin' And Tumblin', ce grand black posé devant la foule n'est pas sans rappeler la vision surnaturelle de ces artistes du Mississippi seuls face à leur public, mis à part que là-bas la foule chante et danse … Attrapant parfois une 12 cordes ou encore un banjo, Guy partagera quelques bons moments avec un public conquis et régalera même ce lieu administré par le Théâtre du Mantois d'une improvisation pour acteur et harmonica ponctuée de quelques cris de chien, de cochon ou encore de bruits de train. Après un superbe duo avec Corey Harris, Guy Davis nous offrira en rappel un morceau de Skip James qu'il dédiera à sa grand-mère, cette dernière l'ayant particulièrement apprécié au cours des cent cinq ans que dura sa vie … Un grand moment que l'on aurait tout de même souhaité découvrir dans un endroit plus intimiste pour mieux apprécier le plaisir que procure la proximité entre l'artiste et ses spectateurs

Corey Harris est, malgré son jeune âge, une des Légendes du blues ! Résidant en Virginie, il se plait à venir en France et ne se prive pas d'y donner quelques concerts toujours fort appréciés. Accompagné de son batteur, il nous propose ce soir un set en deux parties, commençant la soirée en déposant un bouquet de fleurs sur une table de bar, puis partant pour une heure d'élucubrations électriques pendant laquelle le brillant guitariste changera régulièrement son accordage pour nous délivrer une musique lancinante empreinte de sa culture afro-américaine qui lorgne régulièrement vers les cousins des îles ou d'Asie. Il est près de minuit quand Corey Harris attrape sa guitare acoustique et se lance dans une seconde partie de répertoire plus proche du blues traditionnel. Il rend la politesse à Guy Davis en l'invitant à son tour à poser sa mandoline puis son harmonica sur quelques titres dont le superbe Blues And Trouble, puis s'embarque dans une longue litanie de titres puisés dans le blues du delta et joue sans relâche, au point que l'on se demande s'il posera à un moment sa guitare tant il semble prendre du plaisir à se produire sur scène. Le charme opère, Corey est magique et envoûte La Nacelle, remerciant même son public en lui offrant ses fleurs, celles du guéridon, quand il revient pour regarder la salle se vider …

Finale du Tremplin de Blues-sur-Seine au CAC Georges Brassens de Mantes le Jolie le 14 novembre

Pour la cinquième année consécutive, Mike Lécuyer avait pris en charge la coordination du Tremplin Blues-sur-Seine et, devant le succès grandissant de la manifestation destinée aux groupes n'ayant jamais été distribués sur un label commercial, il m'avait fait l'honneur de me demander un petit coup de main pour l'aider à préparer sa tâche … C'est donc après une première préselection faite par seize éminents jurés venus de toute la presse blues parmi la totalité des concurrents, soit soixante-douze artistes et groupes, que les huit finalistes se voyaient conviés à venir de toute la France pour se livrer à l'ultime épreuve qui allait désigner les lauréats de ce grand vivier de talents …

Répartis en deux catégories, électro-acoustique et électrique, les huit finalistes retenus cette année étaient, par ordre d'apparition, les Nordistes de Without, le trio KAP Blues venu de divers endroits de France, les Limousins de Bourbon Street emmenés par Catfish Slim, les Angevins de Quart de Bleu, le duo Stillife de l'Essonne, la Parisienne Sophie Kay, les Normands de Spoonful et Bulldog Gravy, un groupe originaire du Vaucluse. Appelés à proposer au jury un set de vingt minutes chacun, après seulement une très brève balance et une brillante allocution de Mike Lécuyer les présentant, les groupes se sont prêté au jeu avec bonne humeur et surtout talent, faisant de ce grand rendez-vous annuel un véritable succès que le public, venu en nombre, ne manquera pas d'apprécier à sa juste valeur …

A voir la mine songeuse des membres du jury, il allait être difficile de départager des groupes d'un niveau si homogène et surtout si relevé … Après un premier bœuf qui permettait aux jurés de délibérer, il était enfin temps de libérer les finalistes de cette interminable attente. Suite à une décision collégiale, c'est KAP Blues qui recevait le Prix de la SACEM et les mille Euros qui récompensent les compositions en Français, tandis que Spoonful et Bulldog Gravy se partageaient les cinq autres prix, à savoir le Prix Blues-sur-Seine catégorie Electrique, le prix du Cahors Blues Festival et le Prix Festiblues de Montréal pour Spoonful, le Prix Blues-sur-Seine catégorie Electro-acoustique et le Prix Cognac Passions Blues pour Bulldog Gravy ! Devant une telle moisson, les groupes ne pouvaient que saluer de façon unanime le triomphe des jeunes Normands de Spoonful qui affichaient une certaine satisfaction à voir trois années de travail récompensées, d'autant que leurs voisins Marc Loison et Marc Mitou profitaient de la remise des diplômes pour les inviter au prochain Bougy Blues Festival, le dernier week-end d'août 2005 …

The Honeymen à la Salle Municipale de Senneville le 15 novembre

C'est un concert un peu hors-normes qui nous est proposé ce soir, puisque Blues-sur-Seine a souhaité programmer The Honeymen dans leur répertoire traditionnel à un horaire plutôt inhabituel … C'est en effet à l'heure de l'apéritif que les frères Jimmy et Elmore Jazz et leur percussionniste Jacques Moreau vont se lancer dans un set d'une cinquantaine de minutes devant une salle bien garnie, notamment par les élèves de l'école locale et par leurs parents, mais aussi par une foule d'amateurs de blues dont certains sont venus pour se remémorer les exploits scéniques et soniques de Doo The Doo, leur précédente formation.

Consacrant le temps qui leur est imparti à nous servir une musique digne des plus célèbres juke joints du delta du Mississippi, les Honeymen s'efforceront d'attirer l'attention du public en évoquant Muddy Waters au travers de l'origine de son pseudonyme ou plus simplement par sa musique en interprétant par exemple Two Train Running … On revisitera également les albums des Honeymen, du moins en partie, grâce à quelques morceaux qui y figurent comme You Don't Love Me pour Nothin' But The Devil, le premier, ou I Feel Good Little Girl pour Juke Joint Special, le dernier en date. Un dernier petit rock pour la route, You Ain't Nothing But Fine, et il est temps de remballer congas, bongos, guitares et harmonicas …

Bottleneck et Without à la Salle des Fêtes de Mézières sur Seine le 16 novembre

Soirée chargée pour Blues-sur-Seine puisque l'église de Saint Martin La Garenne accueille Napoléon Washington et Lisa Doby tandis qu'une programmation franco-québécoise est proposée au public de Mézières sur Seine … Venus en masse, les spectateurs commenceront la soirée avec Bottleneck, grand gagnant de La Relève du Festiblues de Montréal, qui vient leur proposer un blues subtil qui emprunte à la grande tradition du delta. Aussi à l'aise sur les classiques tels que Can't Be Satisfied (Muddy Waters), Ride And Road (Sonny Terry et Brownie McGhee), Catfish Blues (Jimi Hendrix), Stop Breaking Down et They're Red Hot (Robert Johnson) ou Hootchie Kootchie pour toi (Zachary Richard) que sur leurs propres compositions, André Lavergne, Eric Dion et Jean-François Poirier vont réussir à séduire la salle à grands coups de guitare, dobro et contrebasse, mais également à force d'anecdotes croustillantes qui empruntent autant à l'art culinaire qu'aux longues heures passées sur les routes … Les amateurs de rock se délecteront d'un splendide That's Allright Mama tandis que ceux qui préfèrent le charme de l'accent de La Belle Province apprécieront un J'roule voilà très coloré.

On avait apprécié Without sur le Tremplin Blues-sur-Seine, même s'ils en étaient repartis les mains vides, voici ce soir Without dans un show beaucoup plus conséquent … Sélectionné par le Comité de Liaison du Blues pour jouer dans tous ses festivals, le combo de Grande Synthe, dans la banlieue de Dunkerque, nous sert, une fois de plus, une potion énergétique fort appréciable basée essentiellement sur ses propres compositions, puisque sur les seize morceaux joués à Mézières, on ne reconnaîtra que deux titres d'Albert Collins, If You Love Me et Too Tired et un de Tommy Castro en rappel, You Gotta Do What You Gotta Do, au milieu des compositions personnelles telles que Hey Babe, Living On The Road, Clean Up My Shoes ou encore l'excellent Boogie Man. Ce qui marque chez Without, outre les capacités musicales hors norme du groupe, c'est cette faculté de mettre le feu à une salle en s'appuyant sur une dualité digne de Stendhal avec une Strat rouge pour Eric Liagre et une Strat noire pour Christophe Dewaele, toutes deux tenues de main de maître, mais aussi sur une rythmique de folie assurée par Olivier Mahieu à la basse et le dreadlocké Stéphane Wils à la batterie, et bien entendu sur un chant particulièrement intéressant assuré par Stéphane Bak mais aussi par son complice guitariste Eric Liagre. En un peu plus de quatre-vingt dix minutes, concert en semaine oblige, Without aura laissé sur une salle, où seuls les connaisseurs avaient pris la peine de rester, un parfum de satisfaction et des relents de bon blues !

Gaye Adegbalola et Zachary Richard à l'Espace Maurice Béjart de Verneuil sur Seine le 19 novembre

S'il est une soirée pour laquelle la concurrence est rude, c'est bien de celle là dont il s'agit ! Jugez-en par vous-même puisque Rhoda Scott et les choristes de 100 chœurs pour 1 cœur se produisent à la Collégiale de Mantes la Jolie, que Rosebud Blue Sauce joue à la Maison du Voisinage d'Aubergenville et qu'enfin Lorenzo Sanchez est à L'Auberge de Vétheuil dans le cadre de l'opération Bars en Seine … Quatre concerts quasi-simultanés qui afficheront tous une densité de spectateurs plus que satisfaisante et qui viendront argumenter en faveur de ceux qui œuvrent pour un renouveau du blues sur la France.

A l'âge où beaucoup savourent enfin leur retraite, Gaye Adegbalola a choisi de rester très active et, outre le plaisir qu'elle donne au travers de sa musique, elle est également très engagée dans la lutte pour les droits de la femme … Née en Virginie dans une famille où l'on aime le jazz et où l'on fréquente Martin Luther King, elle se penchera tout naturellement vers le militantisme mais également vers un blues qui ne semble plus vouloir quitter les années 30. Présentée par Roddy Barnes, son pianiste francophone, Gaye fera très vite son entrée en scène, les cheveux dressés vers le ciel et vêtue d'un très élégant costume blanc à queue de pie, puis s'embarquera, bille en tête, dans un répertoire fait de ses propres compositions, mais aussi et surtout, de celles des grandes dames du blues, les Ma Rainey, Memphis Minnie et autres Bessie Smith pour ne citer qu'elles. Seuls les plus éclairés pourront remarquer au passage les I Got It Bad And That Ain't Good de Duke Ellington ou Press My Button And Ring My Bell de Marilyn Johnson, mais tout le monde acclamera l'époustouflant Hound Dog rendu célèbre par un Elvis Presley dont Gaye a hérité du charisme. On saluera également It's Alright For A Man to Cry, une chanson écrite par Gaye pour son fils qui connaissait au début des années 90 quelques problèmes personnels intenses … Ponctuée par des explications en français de Roddy Barnes ou de Gaye Adegbalola elle-même, la petite heure de concert que nous proposera le duo fera son effet dans une salle tombée sous le charme de ces Américains !

Une Telecaster et une Stratocaster, toutes deux branchées directement dans les amplis de la maison mère … Une basse et une batterie, un chanteur avec une guitare acoustique et le tableau est résumé. Pour Zachary Richard, écrivain, cinéaste et musicien, rien de tel qu'une bonne petite soirée partagée entre folk songs de déracinés, protest songs très légitimes et bon gros blues pour passer un agréable moment. Démarrant avec Cap Enragé, l'Acadien va très vite nous proposer un tour d'horizon de son répertoire avec un Lac Bijou inspiré de Clifton Chénier, son idole, mais aussi quelques délices locaux comme cette Zydeco Party ou ce Filé Gumbo… Viendront ensuite quelques titres pour lesquels il attrapera son accordéon diatonique comme sur Who Stole My Monkey ou prendra place derrière ses claviers pour des morceaux comme Hootchie Kootchie, Le Blues du Voyageur ou Snake Bite Love et le concert défilera de façon toute naturelle, marqué de quelques bons mots comme maringouin par exemple, utilisé pour évoquer ces moustiques du bayou gros comme des Bergers Allemands … Encore quelques allusions à ses origines, à la France, bien entendu, mais surtout à l'Acadie et un peu à la Louisiane, posée juste à côté du Texas, comme un accident de naissance, et le show se terminera devant une salle debout qui se trémousse en faisant l'écrevisse avec les mains et qui se lance avec l'artiste dans une série d'onomatopées particulièrement croustillante. En guise d'unique rappel, Zachary Richard nous servira son hymne intemporel, Travailler c'est trop dur, qui lui vaudra une standing ovation très spontanée et surtout un final ad libidum par une salle qui n'en finit plus de chanter ce célèbre refrain …

Captain Mercier et Dr Feelgood à la Salle Jacques Brel de Mantes la Ville le 20 novembre

Qui dit soirée de clôture dit grosse programmation et une fois de plus, Blues-sur-Seine nous a gâtés en nous offrant coup sur coup la folie funky de Captain Mercier et le pub rock déjanté de Dr Feelgood … Dix musiciens sur scène, il n'en faut pas moins pour que les Mercier père et fils ne donnent de la voix d'une façon chaleureuse et ne se lancent dans un concert dont le côté théâtral est aussi plaisant à regarder que leur musique l'est à écouter. Multipliant les facéties, les musiciens nous pondent à la queue leu-leu un Coup du sort dédicacé à l'excellent Richard Aram (guitare) et un Sacré Benoît en l'honneur de Benoît Sourisse (orgue Hammond) mais aussi quelques gags comme Fais le phoque, un croisement de la Macarena et de Michael Jackson … Parodiant tour à tour Brassens, Charlebois ou encore les rapeurs, Richard Aram sera un des éléments clés de la soirée, tout comme pourra l'avoir été Stéphane Guillaume qui nous offrira un solo de sax particulièrement bien senti qui fera son effet auprès du public. Après une heure de concert, Captain Mercier nous gratifiera d'une plaisanterie rapée, Le corbeau et le renard, agrémentée d'un break emprunté à Born To Be Alive … Une belle prestation offerte par un groupe all-stars qui, rappelons-le, figurait déjà à l'affiche de la première édition de Blues-sur-Seine !

Dr Feelgood est un ovni qui se régénère contre vents et marées … Après avoir réussi à survivre à la disparition de Lee Brilleaux, leur chanteur historique, ces Anglais que l'on pourrait définir comme les précurseurs du punk-rock séduisent toujours les salles avec leur cocktail de rock survitaminé et de rhythm'n'blues énergique. Emmené par le charismatique et peroxydé Robert Kane au chant et par le brillant Steve Walwyn à la guitare, Dr Feelgood s'appuie en outre sur une section rythmique imposante composée de Phil Mitchell à la basse et de Kevin Morris à la batterie, un ex-Trust qui jouait sur la légendaire tournée Répression dans l'Hexagone. Dégageant des relents de Rolling Stones dopés aux amphétamines et costumés, les quatre Feelgood ne manqueront pas de combler leurs fans de joie en leur sortant les classiques dont, bien entendu, l'incontournable Back In The Night, mais également un Route 66 de derrière les fagots servi en fin de set qui donnera l'occasion à Steve Walwyn de s'offrir une dernière démonstration de guitare et une petite incursion dans le public. De ce concert, on retiendra la capacité d'adaptation de Robert Kane qui a su se fondre dans le groupe pour y trouver une place qui semble aujourd'hui toute naturelle, ses interventions en français qui le rapprochent un peu plus de son public, mais aussi cette manière discrète et efficace de laisser à Steve Walwyn la place du boss qui semble lui échoir d'elle-même. En un peu moins d'une heure et demie, Dr Feelgood aura réussi à faire passer sa médication à un public enchanté par tant de technique et de feeling …

Epilogue

De cette 6ème édition de Blues-sur-Seine, on retiendra les concerts, bien entendu, mais aussi le cycle cinéma qui aura porté six des sept films du cycle The Blues de Martin Scorsese dans les salles de la région … Et puis, bien entendu, ces itinéraires blues avec les expositions de photos, d'affiches ou d'instruments, les animations de rue, les master class, les spectacles dans les quartiers, les écoles, les maisons de retraite, les foyers, les centres de rééducation, les prisons … Et enfin, ce travail avec les plus jeunes au travers de l'enseignement tantôt de l'harmonica, tantôt du chant … Tant de chose qui font que Blues-sur-Seine est un festival unique en son genre, un festival dont les organisateurs, les bénévoles et le public sont fiers !

Fred Delforge - novembre 2004

Compte rendu intégral sur http://www.zicazic.com - Rubrique "ZICAZIC" - Sous-rubrique "CONCERTS"



retour