C'est à l'Hôtel du Nord, le
long du canal St-Martin, que Corey HARRIS et son 5x5 Band avait
donné rendez-vous à leurs fans, le 4 Juillet dernier,
pour un concert intense et exceptionnel. Après son concert,
Corey HARRIS a bien voulu répondre à nos questions.
Atmosphère, atmosphère... Blues
Magazine : Tu es assez jeune et nos lecteurs ne te connaissent
peut-être pas très bien. Peux-tu te présenter
un peu ? Corey Harris : Je vie en Virginie, à 2 heures
de route au Sud Ouest de l'état de Washington. Je suis
né dans le Colorado, toute ma famille réside dans
le Sud. Alors, en étant noir et en ayant grandi avec
une famille dans le Sud, vous entendiez beaucoup de blues dans
les maisons. Mais on écoutait plein de trucs : Du gospel,
du jazz, il y avait un peu de blues, du funk, du rythm'n'blues,
même du Reggae. Nous désirions vraiment écouter
de la musique, et, enfant, je connaissais toutes ces musiques.
Blues Magazine : Ta musique
est très empreinte du Delta Blues.
Corey Harris : Je ne joue
pas vraiment du Delta Blues, mais je peux jouer du blues pour
un public du Mississippi. Même si j'en ai repris certains,
je ne crois pas que je sois un joueur de blues du Delta. Je
joue parfois dans cette région. J'y ai joué avec
Big Jack Johnson qui est un de mes amis.
Blues Magazine
: Tu as choisi de jouer acoustique. Pourquoi ce choix
? Retour aux sources ? Corey Harris : Mes deux premiers disques
étaient des albums acoustiques. Je voulais faire des
albums acoustiques.Blues Magazine : C'est important de jouer
acoustique ?Corey Harris : Pour certaines chansons, oui. Certaines
chansons sonnent mieux en acoustique, et d'autres mieux en électrique.
Mais, pour moi, c'est important de jouer des deux et je ne peux
pas vraiment choisir. J'aime les deux. C'est comme si vous aviez
deux enfants, vous les aimez tous les deux. Mais je crois que
lorsque vous jouez de la musique, qu'importe ce que vous jouez,
si c'est acoustique ou électrique, l'important c'est
de bien en jouer.
Blues Magazine
: Tes deux premiers disques sont plus traditionnels. Voulais
tu donner du respect à tous ces musiciens qui t'ont influencé
avant de faire un disque plus spécifique ? Corey
Harris : Oui, c'est possible. Mes deux premiers disques sont
des disques de blues traditionnels. Je pense que c'est important
de respecter tous ces musiciens qui ont joué avant moi.
Moi, j'ai débuté en jouant dans la rue et mon
répertoire était essentiellement blues lorsque
je jouais à la Nouvelle Orléans. J'y ai habité
plusieurs années et ça m'a influencé.
Blues Magazine
: Quelles sont tes guitares ?
Corey Harris
: Ce soir, j'ai utilisé une Parker Fly originale et également
une Fender Lap Style. Sur mon dernier disque, je joue sur une
Gibson G 45, des guitares acoustiques et sur une National résophonique
au slide
.
Blues Magazine
: Ont elles appartenu à d'autres musiciens ?
Corey Harris
: Non.
Blues Magazine
: Tes musiciens sont toujours les mêmes ?
Corey Harris
: Eh bien, j'ai un groupe de musiciens avec lesquels
je joue. Harry Dennis, notre percussionniste de la Nouvelle-Orléans,
qui est aussi un fabricant de flûtes et de batterie,
joue aussi du clavier et écrit beaucoup de chansons.
Et il y a Jamal Millner qui joue de la guitare et chante et
qui a beaucoup contribué à la production de
notre disque. Nous formons le 5?5 Band et nous tournons ensemble
en trio depuis quelque temps, depuis trois ans. Nous jouons
ensemble depuis cinq ans.
Blues Magazine
: Tu viens juste en France ou c'est une tournée
Européenne ?
Corey Harris
: C'est une tournée Européenne. Nous avons
commencé en Allemagne, sommes allés en Suisse,
en Italie et maintenant en France. Nous étions en Belgique
hier soir et nous avons encore à faire une date en Suisse,
deux dates en Allemagne et nous finissons en Hollande, au Nordsee
Jazz Festival
Blues Magazine :
Aujourd'hui, nous sommes le 4 Juillet, jour anniversaire de
l'indépendance des USA. Est-ce que ça signifie
quelque chose pour toi ?
Corey Harris
: Ca ne signifie rien pour moi.
Blues Magazine
: Comment t'est venu la trame de ton dernier disque "Greens
from the garden" ? Pourquoi cette idée de dialogue
entre deux chansons ?
Corey Harris
: Je voulais que les gens aient une bonne image de
ce que je disais ou pensais dans mon jardin, mais vous devez
comprendre l'Anglais pour saisir cette image (rires).
Blues Magazine
: Tu n'as pas craint de déconcerter un peu ton public
et, plus particulièrement les Européens, pas
forcément totalement bilingues ?
Corey Harris
: Non, pas vraiment. L'important c'est d'être
sincère et d'avoir une vision artistique. J'avais une
idée de ce que je voulais faire, j'ai essayé
d'être sincère et de donner le meilleur de moi-même.
J'espère que les gens aiment ce que je fais, mais je
ne fais pas un disque juste parce que je veux que les gens
l'aiment.
Blues Magazine
: Quelle a été l'attitude de Bruce Iglauer lorsque
tu lui as présenté ton projet ? Laisse t-il
une grande liberté à ses artistes ?
Corey Harris
: Oui, j'ai pu produire moi-même l'album. Je ne peux
pas parler pour tous les artistes de chez Alligator, mais,
dans mon cas, j'ai beaucoup de libertés
Blues Magazine
: Sur ton dernier album, tu reprends une chanson de
Woodie Guthrie à propos de personnes qui combattent
le fascisme. Est-ce important pour toi de partager les idéaux
et d'éprouver les sentiments des gens qui se battent
pour ceux-ci ?
Corey Harris
: J'aime Woodie Guthrie car il a écrit des chansons
exprimant ses convictions, des chansons qui parlent des valeurs
en lesquels il croît. Il a utilisé son art et
sa créativité pour faire partager ses idées
afin d'aider les gens, de les éduquer et de leur raconter
des histoires sur ce qui est important. Donc j'ai beaucoup
de respect envers lui. Ma musique ne ressemble pas à
la sienne mais j'ai essayé, en suivant mon propre chemin,
de parler dans mes chansons de vraies valeurs.
Blues Magazine
: Il y a beaucoup de couleurs sur ton dernier album. Tu ris
sur la pochette de l'album, alors que le blues traîne
une image plutôt triste.
Corey Harris
: Beaucoup de musiques souffrent de stéréotypes,
pas seulement le blues mais aussi d'autres musiques. Mais
la réalité de la vie c'est la musique. Je veux
dire que la vraie musique, et le blues est une vraie musique,
réfléchit tous les aspects de la vie et si il
y a des gens qui croient que le blues est uniquement triste,
c'est faux. C'est un aspect que des gens associent à
cette musique, mais ce n'est pas forcement vrai. Et,
malheureusement, la musique que les Bluesmen jouent est associée
uniquement à la douleur. Si vous pensez toujours à
des choses mauvaises quand vous jouez, qu'est ce que cela
vous apporte ? Les vrais bluesmen que je connais ils chantent
pour se sentir mieux. Lorsque l'on peut affronter quelque
chose, on se sent mieux. Si quelque chose vous ennuie, il
vous faut en parler à quelqu'un, comme à la
confession dans la religion catholique, et si vous le faîtes
de manière créative, vous vous sentez mieux.
Pablo Picasso a peint des peintures tristes mais il n'était
pas un homme déprimé. Et il a aussi peint des
peintures joyeuses. Je crois qu'il a peint la vie. En musique,
il faut jouer la vie!
Blues Magazine
: Tu chantes deux chansons en Français sur "Greens
from the garden". As-tu un sentiment particulier pour la France
?
Corey Harris
: Eh bien, j'ai pu apprendre et parler Français
parce que j'y suis venu une première fois en 1988.
J'étais étudiant en art pendant cinq mois et
ensuite j'ai été au Cameroun deux fois, au début
des années 90. J'ai voyagé en France depuis
que je suis musicien. Ainsi, au fur et à mesure des
années, j'ai appris à parler Français
et à suivre une conversation, tant que ce n'est pas
trop complexe ou rapide.
Blues Magazine
: Alors, tu parles couramment Français et...
Corey Harris
: Non...
Blues Magazine
: ...est-ce vrai que tu as été professeur de
Français à la Nouvelle-Orléans ?
Corey Harris
: Oui, j'ai enseigné le Français à
des enfants de collège dans un endroit qui s'appelle
Bellerose. C'est, en Louisiane, à peu près à
1/2 heure de voiture de la Nouvelle Orléans. J'ai enseigné
l'Anglais aussi à des enfants de 8 à 11-12 ans.
Blues Magazine
: Tu apprécies la culture Française ?
Corey Harris
: Je ne sais pas ce qu'est la culture Française. Je
parle Français mais je l'ai appris parce que j'ai été
au Cameroun. Aux USA, à l'école, on vous parle
de la Révolution Française, ce genre de trucs
que tout le monde connaît, mais je ne connais pas grand
chose à la culture Française. Ah, j'aime Django
Rheinhardt, mais je ne crois pas qu'il était complètement
Français...je crois qu'il vivait en Belgique et qu'il
était un gitan. J'aime Stéphane Grapelli aussi.
Je connais la musette, vous aimez la musette ?
Blues Magazine
: Tu connais Olu Dara, qui fait des choses un peu dans la
même veine que toi ?
Corey Harris
: J'aime Olu Dara. C'est un musicien magnifique et
un grand homme. Il respecte la tradition mais apporte quelque
chose de nouveau. Son fils Nas est aussi très fort,
c'est une nouvelle génération qui arrive. C'est
vraiment bien. J'ai aussi un fils, alors cela me fait plaisir,
bien sûr.
Blues Magazine
: Tu écoutes du hip-hop ?
Corey Harris
: Oui, j'aime le hip-hop.
Blues Magazine
: Le hip-hop maintenant c'est comme les talking blues dans
le passé ?
Corey Harris
: Oui, c'est une longue histoire. Les gens ont toujours parlé
sur un rythme. C'est ce que fait le rap. C'était déjà
le cas à l'église, en chantant du gospel. Le
blues l'a fait. Ca a toujours eu lieu. Dans le jazz aussi,
bien sûr, spécialement le be-bop. C'est une longue
histoire et le rap en est juste une évolution.
Blues Magazine
: Revendiques-tu ta musique comme une musique Noire
?
Corey Harris
: Je suis Noir et ma musique est le reflet de mon héritage
et de mes racines. Alors, pour moi, je joue de la musique Noire.
Mais, en même temps, j'aime toutes les musiques mais je
sais qui je suis et où sont mes racines. J'essaie de
parler à tout le monde avec respect et j'essaie d'aimer
toutes les musiques. J'aime toutes les bonnes personnes et je
n'aime pas les gens mauvais.J'aime la bonne musique et je n'aime
pas la mauvaise musique.
Blues Magazine
: Que signifie l'Afrique pour toi ?
Corey Harris
: Pour moi, l'Afrique est la fondation de ce que je fais et
la fondation de toutes les musiques que l'homme a crée,
qui viennent à l'origine de l'Afrique. Pour moi, c'est
important de représenter mon héritage dans ma
musique, et c'est ce que j'essaie de faire.
Blues Magazine
: Il y a quelques années, tu es parti vivre au Cameroun.
Dans quel cadre, comme musicien ?
Corey Harris
: J'y ai été deux fois, la première fois
lorsque j'étais étudiant à l'université,
la seconde fois j'ai gagné une bourse pour aller étudier
là-bas. J'y suis resté trois mois la première
fois et la seconde fois j'y suis resté à peu près
dix mois
Blues Magazine :
Quel enseignement tires-tu de cette expérience ?
Corey Harris
: J'ai appris beaucoup sur le respect et beaucoup sur la musique
et la manière de vivre. J'ai appris beaucoup sur le
respect de son héritage, de ses traditions et de ses
ancêtres, ce qui est très important.
Blues Magazine
: Trouves-tu beaucoup de similarités, ou au contraire
de différences, entre la culture Africaine et afro-américaine
?
Corey Harris
: L'Afrique, c'est d'où nous venons. Tout ce que nous
faisons est originaire d'Afrique et il y a beaucoup de similarités.
Bien sûr, il y a des Noirs partout mais, en général,
il y a beaucoup de similarités, particulièrement
dans la médecine Noire au Mississippi, en Caroline
du Sud et en Géorgie.
Blues Magazine
: Dernière question, quel sera, selon toi, le blues
de l'an 2000 ?
Corey Harris
: The same it has always been.