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" Salut Christian. Je suis beaucoup
moins gêné par ce deuxième texte. Il y a plus d'espace
et je parle un peu des autres. Benoît "
Le portrait de Benoît Blue Boy, ébauché
dans le n° 30 de Blues Magazine, s'affine ci-dessous.
Benoît Billot
EST Benoît Blue Boy !
Harmoni-cats !
Aujourd'hui, ma chance
je suis plus obligé de faire les bars. J'ai passé
l'âge. C'est une bonne école, attention. C'est dans ces endroits-là
que tu apprends à jouer et à contrôler les mecs. Au
final, tu te rends compte que tu n'es qu'une attraction pour amuser les
gars du comptoir, surtout quand tu ne chantes pas en français.
Imagine que ton répertoire est en anglais. Tu termines ton set.
Tu descends de scène. Pas de bol, tu as toujours un Anglais qui
se pointe et qui a envie de causer. Toi, tu as joué à l'Américain
pendant une demi-heure et tu parles pas un mot d'anglais
Eh ben
mon pote, tu passes vraiment pour le dernier des crétins ! Le français,
ça me permet d'être totalement libre. Qui va venir me balancer
: Non, c'est pas comme ça qu'il faut chanter ? Les mecs
qui chantent le blues en anglais doivent se mettre dans un état
de schizophrénie ! Tu les vois qui picolent avant de monter sur
les planches. Allez, laisse tomber. Bois plutôt un coup !
L'harmo, c'est naturel pour moi
Je réfléchis jamais à la manière dont
je vais jouer mes morceaux
N'importe comment, je les ai écrits,
je suis sûr que je jouerai du Benoît Blue Boy. Je vais pas
me lancer dans une imitation de Little Walter, même si Little Walter
je connais par cur. Surtout pas réfléchir.
Je
ne répète pas, je tiens à rester tout le temps en
état d'urgence. Peu de chanteurs cherchent cette sensation. Si
je répète l'harmo, je vais me mettre à faire des
phrases. Pas question. On enregistre le morceau, je place l'harmo à
ce moment-là. Je fais juste une prise d'essai. Si l'inspiration
ne vient pas tout de suite, je fais semblant, je fais pouet-pouet
juste pour remplir un blanc, signaler aux musiciens l'endroit où
ça va se passer. Ensuite je fais un " re-re ". Sur le
dernier album par exemple, pour des raisons techniques je n'ai pas pu
garder tous les har-mos enregistrés au Texas. Je les ai refaits
en France, juste avant de mixer. Une seule prise. Mets-moi le casque.
Ça marche ? Ouais ? Envoie le morceau.
Du coup, les chansons ne se standardisent pas. Comme on ne les répète
jamais, elles sont toujours en train d'évoluer sur scène.
Si elles ne bougent plus, elles virent variété française.
Et tous les soirs tu es obligé de jouer la même chose, le
même chorus à tel endroit, le même nombre de couplets
que la veille. J'entre en scène et j'annonce la couleur. Ce
soir, on la joue lente et graisseuse.
J'ai appris à jouer l'harmonica en accords
à souffler à droite, à gauche et au milieu
en même temps. J'ai la langue au milieu qui fait le vibrato. Fa-fa-fa-fa-fa.
F'est comme fi tu parlais comme fa. Je tiens quatre trous et je joue
les accords si j'en ai envie. Je place des octaves dans les aigus (mais
là, t'as pas les aigus tout seuls). Je peux me balader d'un bout
à l'autre de l'harmo en me servant tout le temps des mêmes
fréquences.
Pour arriver à jouer comme ça, j'ai dû m'exercer pendant
quelques mois. À la fin je pouvais même plus parler, ma langue
avait doublé de volume. Elle est en permanence collée à
l'harmo et, quand le bois gonfle, il monte facile de trois ou quatre millimètres.
Ça veut dire que t'as la langue coupée en deux.
Les vieux jouaient de cette manière, mais des mélodies,
pas du blues. C'est un truc typiquement louisianais. Slim Harpo, tout
un paquet de types, avaient l'accordéon cajun dans l'oreille et
refusaient de jouer l'harmonica comme le faisaient les gars du nord. Ils
voulaient qu'on entende le son de l'accordéon.
James Cotton joue aussi avec la langue, mais rarement en accords et seulement
d'un côté.
Les Chats Sauvages et les autres
c'était des mecs qui s'habillaient. Tu matais les pochettes : Ouah,
le pantalon ! Putain, la guitare ! Mais j'étais pas un blouson
noir malgré l'époque. Là où j'habitais, on
était plutôt blousons dorés. On partait pour l'école
avec un pantalon à pli classique sur le jeans. Une fois dehors
on virait ce pantalon, on exhibait les jeans et on sortait les bottes
du cartable.
Et puis les Stones déboulent. Jagger faisait une école d'art
lui aussi. Les étudiants sont tou-jours mordus de ces machins branchés
que le commun des mortels n'écoute pas. Les Stones voulaient surtout
pas jouer de la variété anglaise, ce truc New Orleans qui
branchait la géné-ration d'avant. Ils chantaient du blues.
Moi, les standards qu'ils reprenaient, je les connaissais déjà
sur le bout des doigts. 
Pour composer les chansons
j'ai le choix de faire Jimmy Reed ou Fats Domino (en triolets).
Bon, j'ai déjà le texte. C'est pas difficile, quand je commence
à le chanter ça démarre toujours comme un blues.
C'est Jimmy Reed. Ensuite je développe à ma guise. Tu passes
un quatrième accord et tu changes de blues.
Mes systèmes d'écriture sont on ne peut plus simples même
si ça peut te paraître compliqué à l'arrivée.
Pour moi, une chanson de blues est forcément simple. Quelques paroles
et trois accords. J'ai un ou deux accords de rab pour faire des passages
Les autres commencent à me connaître maintenant. Je leur
joue un nouveau morceau. Eux : Ah ouais, d'accord, tu m'étonnes
! Je suis accordé bizarre, mais comme je leur sers toujours
les mêmes accords
Tous les ans j'en trouve un nouveau, dis
donc. Pourtant je n'ai aucune raison d'en changer !
Et puis la phrase que tu chantes doit être immédiatement
intelligible. Des phrases comme Qu'est ce que t'en f'ras, dans la vie
y'a pas qu'l'argent, tu les comprends tout de suite même si
le fond de la chanson t'échappe. Les paroles constituent un autre
élément rythmique. Pour réussir à faire swinguer
cette musique, à jouer à l'intérieur du rythme et
former l'unité, j'utilise autant que possible ma voix comme un
instrument de musique. C'est ma façon de signer mon chant. Et comme
j'écoute en permanence Lazzy Lester, Jimmy Reed, Fats Domino, ça
laisse des traces. On a tous assimilé malgré nous le phrasé
de Dylan ou de Jagger.
Moi, j'écris comme je parle
En fait, j'écris pas vraiment à cause de la dyslexie.
Je me chante le morceau avant de le transcrire et, quand je le transcris,
je le fais en phonétique. J'ajoute pas un E si je prononce
pas le E. (Je m'appelle pas Cabrel !) De même, je n'écris
pas maintenant, mais mainant. J'y vais mainant?.
Tous mes textes sont à l'avenant. Quand t'écoutes Lazzy
Lester chanter, tu peux être sûr qu'il parle comme ça
dans la vie...
Mais je REFUSE de faire de la poésie française. Les trois
quarts des textes que j'entends sont scolaires. Je déteste ça.
Moi, c'est peut-être parce que j'ai foiré l'école,
mais je peux pas m'empêcher de penser : Tiens ? eux, ils ont
appris à faire de la poésie à l'école.
Désolé, mais la chanson n'a rien à voir avec la poésie.
C'est vraiment un art populaire et mineur. Il y a des exceptions, attention.
Il y a Bashung et quelques allumés qui écrivent des trucs
bien à part.
Une chanson comme Qu'est-ce que t'en f'ras, c'est un jeu. J'ai
la phrase en tête et, pour moi aussi, c'est qu'est-ce que t'en
f'ras ? Un truc de dyslexique que je ne vais même pas chercher
à t'expliquer. On m'a dit que c'était des chansons de gémeaux.
Gémeaux, tu sais ? Doubles.
La feuille blanche ne m'angoisse pas, je n'écris pas (sauf à
la fin). Comme ça c'est réglé. Au début je
chante n'importe quoi en m'accompagnant à la guitare. Quand je
débite au hasard une phrase qui me plaît, je la note. C'est
à dire que je prends un cahier et j'écris la phrase comme
un titre, en haut d'une page. Un titre, deux titres, trois titres, etc.
jusqu'à quinze titres. Me voilà avec quinze pages blanches
et quinze titres. Bon, maintenant faut meubler. J'ai pas les textes mais
j'ai déjà les titres ! J'ai, comme ça, des petits
cahiers pleins de phrases. Quand je suis sur un album, je sors un de ces
cahiers. J'ai un mois devant moi, des bouts de trucs partout et deux chansons
terminées dans un coin.
Profession d'ignorance
Goldwasser
Les musiciens français qui jouent de la musique roots et
qui ont pu s'acclimater aux États-Unis, tu les comptes sur les
doigts d'une main. Franck Goldwasser en fait partie. Il s'est installé
là-bas vers la fin des années 70, au moment où j'en
revenais. En général, quand tu es français, les États-Unis
sont pas faits pour toi. Et compte tenu des relations qu'on entretient
avec eux en ce moment, je te parie que ça s'est pas arrangé
!
Franck est un grand spécialiste du blues et un guitariste de folie.
Il s'est produit pendant dix ans dans LE club de blues de San Francisco.
Avec son orchestre, il a accompagné un paquet de vedettes de passage
en ville. Merde, c'est pas rien ! Comme je te disais, la vie américaine
m'a très vite gonflé. Je préfère encore
rentrer chez moi et jouer dans les bars. Sur la fin, je me branchais
plus volontiers avec les Mexicains. Mais Franck, lui, est parti là-bas
pour réussir à jouer du blues
et être Black
! Il s'est juré qu'il apprendrait à jouer comme eux, à
penser comme eux, à parler comme eux, et il y est parvenu. Et il
sait faire. Et je préfère cent fois écouter jouer
Franck plutôt que Kid Ramos.
Franck est revenu des États-Unis avec une certitude que je lui
ai piquée et dont je me sers toujours : LE BLUES EST UNE MUSIQUE
D'IGNORANT. Il a raison.
Si tu sais jouer de la guitare, t'es perdu pour
le blues
Tu sauras jouer de la guitare, c'est bien, mais tu sauras pas jouer
du blues. Franck est à fond dans ce trip. Nan ! je ne sais pas
jouer. Un vrai bluesman chante son morceau et case ses plans persos.
Le type est un ignorant qui ne sait faire qu'une chose : jouer son truc.
Si t'écoutes bien Jimmy Reed, You Don't Have To Go, tu repères
en permanence des mesures qui traînent un peu partout, tu te rends
compte que rien n'est en place. Une logique de crétin ! La sortie
de chorus dans The Things I Used To Do (Guitar Slim), si tu comptes
les mesures, tu comprends même pas ce qui se passe. Impossible à
refaire.
Albert King a utilisé le même chorus toute sa vie. Sur scène
il abat quinze titres, plan-plan, mais tu peux être sûr que
pendant un chorus, tu vas être témoin d'un moment magique.
Il va te sécher. Pourtant c'est presque le même chorus que
tout à l'heure
avec un petit truc en plus, je sais pas, une
tension. Il fallait qu'il accède à un état spécial
pour en arriver là. Qu'il fasse chier tout le monde. Qu'il s'engueule
avec le mec de la sono. Mais une fois qu'il s'était chargé
de colère
Comme Muddy, il fallait qu'il entre en transe.
À partir de là, son chorus n'avait plus rien à voir
avec de la guitare. Non, c'était autre chose.
Buddy Guy, pareil. Il s'ennuie à jouer devant un public de Blancs.
C'est pas forcément son public. Il est capable de plein de choses
avec une guitare, jouer rapide, tout ça, mais il n'a pas inventé
une manière spéciale de jouer. Buddy Guy, c'est pas Albert
King. Bref, il passe la soirée à montrer aux Blancs qu'il
peut jouer comme Hendrix ou Stevie
Le public américain pousse
à ce genre d'attitude. Buddy Guy donne la démonstration
de guitare qu'on attend de lui, et il prouve au public américain
qu'il est capable de jouer Stevie Ray Vaughan. Tout le concert va ronronner
comme ça
sauf pendant cinq minutes de transe où il
t'emmène ailleurs. Et loin ! Mais ça ne dure jamais très
longtemps, hélas ! N'importe comment, tu peux pas te mettre dans
un état pareil pendant des heures.
Eh bien si tu répètes, tu bloques le passage qui t'amène
vers cet état. Quand je vois tous ces musiciens qui répètent
et qui répètent, je dis rien les mecs, mais je sais bien
que vous y arrive-rez pas. C'est comme apprendre la plomberie. C'est
comme si tu te contentais d'aller à l'école. Ça
va, Stevie Ray Vaughan est mort depuis quinze ans ! Tu sais jouer de la
guitare ? Ben, joue autre chose. Tu veux jouer du blues ? Oublie tout
et trouve ton propre système.
Réapprendre à ne pas savoir jouer
Le
problème avec le blues c'est qu'il faut comprendre comment les
autres le jouent, puis il faut se dépêcher de tout oublier.
T'es sur scène et d'un coup tu te surprends à faire des
citations. Merde, je peux pas continuer comme ça à imiter
Sonny Boy ou George Smith ou Little Walter. Ou alors tu deviens démonstrateur.
Tu leur fais une démonstration. J'ai pas besoin de prouver aux
gens que je sais jouer Juke ! N'empêche, tu passes des mois à
essayer de com-prendre comment il le joue, Juke, et quand tu l'as bien
dans la bouche, tu te fatigues à l'oublier
en essayant quand
même de garder le petit bout de phrase qui t'intéresse. Quand
je commence à placer des phrases par habitude, malgré moi
Danger ! Pour éviter ça, j'ai tendance à jouer
de moins en moins souvent, et de plus en plus lentement.
Quand j'ai recommencé à jouer avec Stan, Fabrice et les
autres, je me tapais huit heures d'harmo tous les matins
pour réapprendre
à ne pas savoir jouer ! Il m'a bien fallu deux ou trois mois pour
désapprendre. J'avais pris de mauvaises habitudes à tourner
en trio
il fallait remplir, tu comprends ?
Les clowns
Non, pas un Américain n'a encore requis mes services. D'abord,
il n'y a pas beaucoup d'Américains en France. Pendant les tournées,
ouais, tu en rencontres. Mais
Bah ! les Américains, ça
va, je les connais : Super ! Ouah, t'es l'harmo le plus fort du monde
! Ouah, on va faire un disque ensemble ! Ils
sont pas tous comme ça, hein, mais la plupart des Américains
qui habitent en France sont des clowns.Pas un seul de bon dans le lot.
Si le mec est bon, il reste pas ici. Donne-moi le nom d'un Américain
qui habite en Europe et qui sait jouer. Donne m'en un ! Louisiana Red
? Mouais. Mais Louisiana joue seul, c'est pas pareil. Tu peux pas jouer
avec lui. Et puis Louisiana, c'est pas non plus Buddy Guy. Big Bill Broonzy
est passé par ici, c'est vrai. Memphis Slim et Luther ont vécu
en France. Mais les autres ! Des fois j'en vois un. Tiens, t'es encore
là toi ?
Un bon musicien de jazz qui vient six mois pour apprendre l'harmonie,
je comprends, mais un Américain qui traîne ses guêtres
par ici pour jouer dans un groupe de blues
C'est sûr qu'ils
seront mieux payés et mieux traités ici. C'est plus facile
de jouer au Méridien que dans un bar à Austin ou à
Dallas. Les mecs qui débarquent avec le chapeau, les plumes et
tout le tralala, ils font les clowns ! Quand je vois un super musicien
américain débarquer, Bill Thomas, là ouais, bien
sûr. Je comprends qu'il soit ici, Bill. Il sait chanter, il sait
tenir une guitare. Ou UP Wilson.
Petites astuces
Pour reprendre l'expression de Franck, le blues a toujours été
une musique d'ignorant. Et souvent sans moyens. Il faut toujours imaginer
des petits systèmes pour compenser. Par exemple, comment enregistrer
une batterie alors que t'as pas la place pour le faire ?
En
Louisiane, quand tu visites les studios par lesquels Fats Domino est passé,
tu tombes à la renverse ! Un seul micro pour capter la voix et,
comme on entendait mal le piano, Fats devait taper comme un barge dans
les aigus pour sortir quelque chose ! Le studio était tellement
mi-nuscule que, pendant les enregistrements, les saxes devaient s'approcher
du micro, lâcher leur partie puis reculer.
Pendant les sessions de mon dernier album, l'Oncle me racontait comment
se déroulaient les enregistrements avec Johnny Winter, à
Port Arthur. Pas de casques, pas de balance. Unk John mesurait le studio,
regardait sa batterie. D'accord. Je tape plus fort la caisse claire,
plus dou-cement cette cymbale. Il devait anticiper sans arrêt
et refaire le point pendant la séance. Il fal-lait piger vite et
c'était chaud : ils n'avaient même pas le loisir de remixer.
Derrière Jimmy Reed, tu ne perçois qu'une énorme
caisse claire. Le micro pendait juste au-dessus. Son batteur ne jouait
jamais fort sur la charlé. Dans le temps les bluesmen utilisaient
des valises parce que les studios étaient exigus et qu'ils ne pouvaient
pas y introduire de batte-rie. C'était : comment faire sonner la
caisse claire avec une simple valise. Ils frottaient des papiers journaux
et ça donnait le beat. Plein de petites astuces comme ça.
S'ils parvenaient à caser une batterie, elle prenait toutes les
fréquences de son. À Memphis, ils devaient scotcher leur
portefeuille sur la caisse claire et taper à côté.
Ça faisait Pchoc ! comme ça. Elles ont toujours été
très spéciales, les caisses claires à Memphis, toujours
assourdies pour éviter de capter les fréquences hautes.
Un jour j'ai vu Sugar Blue se produire à New York. Son batteur
maniait les balais. En guise de batterie, il tapait sur une de ces grosses
bobines de film en ferraille. Vide, bien sûr. Il avait posé
un petit micro à l'intérieur. Il l'avait branché
dans un tout petit ampli. Avec les balais, ça sonnait vraiment
super.
Il faut bien quelqu'un devant
Pas d'embrouilles avec les 2 % de Machin
Je
considère toujours les musiciens qui m'accompagnent comme une entité
parallèle. J'ai toujours eu des groupes capables de monter sur
scène et d'abattre six morceaux sans moi. Les Tortilleurs, ils
peuvent se produire sous leur nom. C'est Wolfson qui m'avait recommandé
de sortir le premier album sous mon nom, de me détacher du groupe.
Ne commets l'erreur que font la plupart des groupes, en particulier
les Français. Les groupes finissent par se désagréger.
Il y a toujours des conflits internes et, à un moment, des avocats
qui entrent dans la danse. Les musiciens eux-mêmes préfèrent
cette formule. Ils savent qu'ils seront payés tant, ils sa-vent
aussi que j'ai du respect à revendre pour eux. Un contrat est un
contrat, pas d'embrouilles avec les 2 % de Machin. Mais je suis pas un
leader tyrannique, je te le jure. Pourvu qu'on joue ensemble, mes musiciens
je leur laisse du champ. Bon, il faut bien quel-qu'un devant et c'est
moi qui chante
Verbeke
Verbeke, on s'est rencontrés en 66 ou 67. Il faisait partie d'un
groupe de blues, L'Indescriptible Chaos Rampant ! C'est un certain Alan
Jack qui nous avait mis en contact. Jack tournait dans les festivals avec
des groupes anglais. Ça marchait pas mal pour lui mais il avait
envie de renouveler son orchestre. Il est venu nous chercher, Patrick
et moi.
Patrick ne tournait pas avec le groupe, mais il était avec nous
dans le studio quand j'ai commencé à enregistrer. Ceci dit,
en dehors du groupe, j'ai fait beaucoup de scènes avec lui. Il
nous arrive encore de nous produire à deux. C'est vraiment mon
pote. Si on se présente de-main matin devant un taulier, si on
lui dit : On tourne en duo maintenant, du taf, tu peux être sûr
qu'il va nous en filer, le taulier. Je te promets qu'il dira pas non.
Benoît Blue Boy, Vogue 1979
BBB : chant, harmonica et bottleneck
Didier Dupont : guitare
Jean-Jacques Guerbé : basse
Mitch : batterie
Patrick Verbeke : guitare, mandoline
et dobro
Paul Cooper : guitare
Alain Pewzner : guitare
Robbie Finkel : piano
45-tours : Descendre au café / Angéla - Vogue 1979
Je suis en quelque sorte celui qui a ouvert le chemin. En 1979 le blues
en français, ÇA N'EX-IS-TAIT PAS. Des mecs enregistraient
bien un blues ici ou là de temps en temps, mais douze chansons
de vrai blues en français, jamais. Blue wave ? Jamais entendu
parler. Un coup de marketing sûrement. En tout cas je suis devenu
une sorte de référence pour des groupes comme Bo Weavil
et Doo the Doo
Ils ont beau chanter en anglais, j'ai beaucoup de
respect pour eux, ils le savent. Je me déplace toujours pour aller
les voir.
Le blues de Laker et Le blues au bout d'mon lit ont été
enregistrés 100 % live. Le groupe a découvert les chansons
en studio. Eux : Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Moi : Un
blues. Eux : Sans blague ! On les joue toujours sur scène,
elles sont devenues des chansons fétiches.
Wolfson m'avait indiqué le nom de ce directeur artistique, un
type adorable. Il était là pour régler tout un tas
de problèmes périphériques. C'est lui qui a eu l'idée
de confier la réalisation de la pochette à Mondino. Mondino
ne prenait pas des fortunes à l'époque, mais Vogue ne voulait
pas en entendre parler. Alors c'est Wolfson qui a payé. Mondino
réalisait sa première pochette. Par la suite, il en a fait
toute une série. Toujours la même idée : il les concevait,
face et dos, comme une BD. Tout le monde en lisait en ce temps-là.
Un peu comme ces albums Casterman dont les couvertures se dépliaient.
Celle-ci, c'était l'histoire de deux motards qui me font passer
un alcootest, l'alcootest enfle et devient un énorme ballon.
La maladie de Rock & Folk
Un producteur ? Tu veux savoir ce c'est qu'un producteur pour moi ? C'est
celui qui apporte le blé et c'est tout. La maison de disques produit.
Le réalisateur par contre donne une couleur à l'album, mais
j'en ai jamais eu besoin. Du reste, personne en France n'est capable de
réali-ser un album de blues, même aujourd'hui. Ou alors il
te faut traverser la Manche et recruter du côté du pub-rock.
Dave Edmunds, Nick Lowe savent faire sonner un blues, prendre les réverbes,
te trouver une guitare pertinente. Mais le producteur, pour moi, c'est
uniquement celui qui apporte le blé.
Les trois quarts des groupes français ont la maladie de Rock
& Folk. Ils ont peur. Les groupes de province lisent les journaux
parisiens et se sentent obligés d'avoir un producteur pour s'occuper
de leur disque. Nan, le producteur c'est toi ! C'est ton nom sur la pochette.
Si ton disque foire, c'est de ta faute à toi. Si c'était
pas ton choix et qu'en plus tu te retrouves dans la panade, t'as vraiment
l'air d'un con ! Tu voulais faire du blues rural, on t'a obligé
à sortir un disque métal et te voilà en train de
jouer du blues rural dans les festivals de bikers ! Philippe Ménard,
je le connais et il sait que je l'aime bien
Mais s'il avait fait
ce qu'il fallait, Tequila existerait encore aujourd'hui.
J'étais une exception en 79 mais tout le monde s'y est mis petit
à petit. Maintenant, il n'y a plus vraiment de producteurs dans
les maisons de disques. Pour du blues en tout cas.
Original,
Vogue 1980
BBB : chant, harmonica et guitare
Didier Dupont : guitare
Jean-Jacques Guerbé : basse
Mitch : batterie
Patrick Verbeke : guitare
Robbie Finkel : piano
45-tours : Les p'tits boogies / Tu parles trop - Vogue 1980
45-tours : Catheline / Le blues du vendeur de blues - Vogue 1981
Sur ce nouvel album, tu retrouves les musiciens du premier. La différence
avec l'album pré-cédent, c'est qu'ici je n'avais aucune
chanson de prête. Je les ai écrites dans l'urgence... et
je me suis rendu compte que c'était faisable : je pouvais pondre
un album par an si je voulais.
Original a été enregistré comme le précédent,
aux studios Vogue de Villetaneuse et toujours très live. On l'a
réalisé dans la foulée du premier, mais avec un petit
poil d'expérience en plus.
J'ai toujours été obnubilé par la Louisiane. Dans
la liste des nouveaux morceaux, il y avait Louisiana, Dodo-Lolo
Personne connaissait le rock'n'roll cajun ni le zydeco. Ces genres-là
n'ont jamais pris en France. Zac (Zachary Richard) devrait être
une star ici. La seule chanson qu'on connaît de lui, c'est Travailler
C'est Trop Dur
et encore, parce qu'un chanteur de variété
l'a popularisée. Clifton Chenier, lui aussi, s'est vite aperçu
qu'il n'avait pas de clien-tèle en France, alors qu'il assurait
250 gigs par an au Texas, et parfois même deux par jour.
Plaisir Simple, Gaumont 1982
BBB : chant, harmonica et guitare
Willie Eckert : guitare
Fred Dormoy : basse
Charlie Malnuit : batterie
Robbie Finkel : piano et orgue
Gilbert Dall'Anese : saxophone
Yvonne, Carol et Arianne : churs
45-tours : Le doux / Encore un p'tit effort - Gaumont 1982
45-tours : Dans la vie y'a pas qu'l'argent / Côté Sud -
Gaumont 1982
Là encore, la réalisation c'était moi. Chez Gaumont
ils ont bien essayé de m'envoyer quel-qu'un. Maxim Smith je crois,
celui qui avait produit Chat bleu de Willie Deville.
Avec ce disque, j'ai réussi à prouver que Tu peux cogner
est une vieille chanson française. J'ai dû aller dénicher
de vieux enregistrements cajuns de 1920 et je l'ai fait passer dans le
domaine public. On me soutenait que je l'avais piquée à
Little Richard. En France, elle était déposée sous
son nom. Eh bien, elle est publique aujourd'hui
avec Benoît
Blue Boy pour les paroles !
Sur
cet album on trouve encore quelques chansons que j'ai réenregistrées
plus tard, sur l'album Couvert de bleus : J'vais appeler mon boulot
ou Dans la vie, y a pas qu'l'argent. Comme à l'époque
de Couvert de bleus on trouvait plus mes premiers disques, j'ai
préféré réenregistrer certains morceaux plutôt
que de les voir reparaître en CD. J'ai rien contre les compacts
mais je n'avais aucune envie d'aller récupérer les bandes,
de les remixer, de modi-fier le son. Elle était super la pochette
de Mondino en format vinyle, et ça me branchait pas du tout de
la voir miniaturisée dans un bout de plastique de quatre centimètres
sur quatre.
À part ça, un contrôle total sur mes disques et sur
mes pochettes ? Oui et non. C'est un peu selon l'humeur du moment.
La pochette des Nighthawks n'a rien à voir avec ce qu'on voulait
faire. Dans notre idée, c'était un peu celle-ci, mais fourmillant
de petits machins dans tous les coins. Avec celle-ci, déjà,
les couleurs bougent quand tu la secoues un peu. Chez Gaumont, ils étaient
très embêtés. Impossible de placer la pochette en
illustration sur des pubs ou pour une chronique de dis-ques : dès
que tu mettais un flash dessus, les couleurs devenaient folles. Inphotographiable.
Ça les a effrayé et ils l'ont nettoyée.
Gaumont a donc sorti deux 45-tours à la suite. Les punks avaient
remis le 45-tours à la mode, et c'était la grande époque
des belles pochettes. Aujourd'hui j'ai plus beaucoup d'exigences pour
les pochettes. C'était bien du temps du vinyle à cause du
format. Tu pouvais te fendre la gueule. Avec les livrets de CD, tout le
monde s'est mis à reproduire ce qui se faisait avant, mais tout
petit bien sûr. Carrément ridicule ! Ça s'est quand
même amélioré, on recommence à sortir des pochettes
un peu bandantes. Maintenant tu vois arriver la pochette. Mouais, c'est
pas mal. Avant, tu la voyais arriver : Ouah !!!!
Après la mort de Willie, Charlie Malnuit a bossé pour une
maison de disques et Fred Dormoy s'est spécialisé dans la
vente de disques par correspondance. Il est devenu l'un des plus gros
vendeurs de la région.
Week-end à Nice (compilation de groupes niçois),
Black'n'White Music 1983
Tortillage,
Madrigal 1986
BBB : chant, harmonica et guitare
Willie Eckert : guitare et dobro
Fred Dormoy : basse
Charlie Malnuit : batterie et percussions
Zachary Richard : accordéon
cajun
Manuel Calvin : guitare
Patrick Verbeke : guitare
Guillaume Petite : claviers
Margo Dirty Ducks : churs
Benoît Blue Boy et les Tortilleurs,
MO 1988
BBB : chant et harmonica
François Bodin : guitare et
vocaux
Philippe Floris : tambours et vocaux
Ne
crois pas que j'essayais de m'ouvrir à un public plus rock'n'roll.
Si ç'avait été le cas, j'aurais procédé
autrement avec ce disque. Quand même, cet album, dommage qu'on l'ait
fait trop tôt, trop vite et pas mûr. La pochette, c'est un
pote espagnol qui l'a réalisée. Antonio Ro-sès, le
même qui fera celle de Plus tard dans la soirée. Je
la voulais comme ça, fantomatique. On dirait la pochette d'un premier
disque.
Comment ça, y avait pas de basse chez les Cramps ? Hé
! mais il y avait deux guitares. L'une d'elle était forcément
réglée dans les basses. Si t'écoutes les vieux enregistrements
de blues, t'as pas de basse non plus mais t'as deux guitares. N'importe
comment, la contrebasse de Willie Dixon, tu peux monter le volume des
basses à fond sur ta chaîne, on l'entend jamais sur les disques
de Muddy Waters. Les cordes font percussion contre le manche parce qu'il
bastonnait comme un dingue, mais les basses proprement dites
À
la limite, quand j'entends une chanson de Little Walter soutenue par Willie
Dixon, ça me fatigue. Little Walter se dé-plaçait
à travers les États-Unis avec Fred Below et les deux frères
Myers. Deux guitares. Il s'emmerdait pas avec une contrebasse.
Parlez-vous français, Frémeaux
/ La Lichère 1990
BBB : chant, harmonica et guitare
François Bodin : guitare
Philippe Floris : batterie et percussions
John Greaves : basse
Geraint Watkins : accordéon,
piano, orgue et churs
Bill Thomas : guitare
Claude Langlois : steel guitar
Jacques Mercier : churs
Chez La Lichère, on est très bien secondé. On a
Pat Chevalot, l'ingénieur du son avec qui j'ai enregistré
plusieurs albums. Ensemble, on a d'abord produit le disque des Stocks
(ce groupe qui fait du ZZ Top en français). Je me suis toujours
super bien entendu avec Pat. Après La Lichère, même
les disques qu'on ne pouvait pas produire à deux, on s'est arrangé
pour les mixer ensemble. Celui de Steve Verbeke par exemple. Plus tard
j'ai recommandé à Pat les Doo The Doo. Mais c'est toujours
pareil, au bout d'un moment tu dois te renouveler et tu es obligé
de changer d'ingénieur.
Denis Leblond, lui, avait été engagé par La Lichère
pour s'occuper des groupes. Je l'ai pris comme manager. Il aime ce qu'on
fait et j'ai une confiance aveugle en lui. Je sais que tout sera organisé
au millipoil. Qu'il s'agisse de grosses sommes ou de petites sommes, tu
peux faire confiance à personne dans ce milieu. Chaque album est
assorti d'un contrat. Denis m'aide à gérer mes affaires.
Si j'ai le moindre doute sur quelque chose, je l'appelle. De toute façon,
le problème aura été réglé avant même
que je l'appelle ! Quand tu déniches une perle comme Denis, tu
t'en sépares pour rien au monde. Il a dû s'arrêter
pour raisons familiales. Quand il a fallu rechanger de manager il y a
deux ans, je suis retourné le voir.
Parlez-vous français sera disque d'or. Le blues avait retrouvé
une audience.
Louisiana est la nouvelle version d'une chanson gravée sur
le deuxième album (Original). Elle sonnait un peu comme
Mojo Working. Cette version est plus rapide, c'est de cette ma-nière
qu'on la reprenait en trio. Pour les paroles, faut pas chercher midi à
quatorze heures et vouloir déceler des idées que j'ai pas
voulu mettre, genre Chinatown, tu vois ? Il n'en reste pas moins
vrai que, pour la nouvelle génération de bluesmen français,
Louisiana est un peu mythique . C'est parce qu'ils n'y sont pas
allés je suppose. En tout cas de nombreux groupes la reprennent.
L'harmo est l'instrument le mieux défini du disque ? Peut-être,
oui. Au mixage, tu fais des choix presque inconscients. S'il n'y a pas
l'harmo qui monte en régime de temps en temps, il n'y a plus d'hameçon
non plus. Plus rien pour attraper l'oreille des gens. Ça ronronne.
D'un coup t'entends l'harmo
Hein ? Quoi ? Qu'est-ce qu'il dit
?
Le Tortillage compilation, New Rose 1991
Plus tard dans la soirée, Frémeaux
/ La Lichère 1992
BBB : chant et harmonica
François Bodin : guitare
Philippe Floris : batterie et percussions
Jean-Marc Despeignes : basse
L'époque était donc de nouveau propice au blues, et ça
y allait ! Le Winston Legends Festival avec Buddy Guy et BB King, la tournée
des plages Marlboro avec les Fabulous Thunder-birds...
Le boulevard qui figure sur le livret doit être la rue de Rivoli.
Par rapport aux graffitis tex-mex du précédent, on voit
tout de suite que je suis revenu. Oui, c'est bien la rue de rivoli. Et
l'espèce de totem que tu vois traîner partout, c'est un ancien
fourneau. Enfin, le haut d'un fourneau. Énorme. De la fonte. Il
venait d'un atelier du XXe.
Despeignes, mon nouveau bassiste, était beaucoup plus jeune que
moi. Un super bassiste de RnB. Ah oui, un pote à nous est venu
jouer du frottoir et siffler. Le frottoir, c'est le washboard en cajun.
L'album contient quelques chansons bien morbides. Noël toute
l'année, avec l'intro de Jingle Bells. Deux ans plus
tard, on tourne au Canada. Bodin n'est plus là, on a déjà
Stan. On fait une télé et je dois choisir un morceau. Je
vais faire celui-ci, Noël toute l'année. Bien vu : on
était le 4 juillet
il faisait une chaleur à crever
! C'est l'orchestre de la télé qui m'accompagne, des monstres
du jazz-rock. Eh ben, le mec n'arrivait pas jouer l'intro. Deng-deng-deng,
Deng-deng-deng
Jingles Bells ! Mort de rire. Et à chaque
passage, il se plantait. Le blocage. Ça arrive à tout le
monde, hein. Laisse tomber, tu n'y arriveras plus de toute fa-çon.
Autant, le lendemain, il te l'aurait sorti comme un rien.
La chanson Jacques a dit, c'était une dédicace pour
Jacques de l'Utopia. J'ai fréquenté ce club pendant des
années avec Patrick. On l'a quasiment ouvert, on y a joué
presque tous les soirs pendant un an. Les voisins se plaignaient du bruit,
comme c'est le cas de tous les bars à Paris. Quand ils ont décidé
d'entendre quelque chose, les voisins, ils ont toujours l'ouïe fine.
Les flics débarquaient et voilà. C'est une chanson pour
rigoler. Je voulais qu'elle rende l'ambiance d'un buf. Ce que tu
pouvais entendre à l'Utopia quand il y avait du raffût, que
tout le monde gueulait et chantait en chur.
Quant à la chanson qui a servi de thème au dernier film
des Charlots, c'est Toujours du rock'n'roll. La question, c'était
pas les Charlots ou pas les Charlots, tu t'en doutes
Si c'étaient
des salopards qui emmerdent le monde, non
Mais des types qui se
sont fait escro-quer toute leur vie !
Sarus et Fil m'ont contacté. T'aurais une chanson à nous
filer pour un film ? Si, justement, je suis en train d'en sortir une.
Fais écouter. Ouah, exactement ce qu'on cherche ! Je les con-nais
très bien, les Charlots, on est potes. Des allumés de RnB.
Les Problèmes était un formi-dable groupe de rock'n'roll
à leurs débuts. Je sais même pas s'ils s'appelaient
déjà Les Pro-blèmes avant d'accompagner Antoine.
D'ailleurs Antoine les a pris parce qu'ils formaient le meilleur groupe
français du moment. Bon, après ils ont préféré
gagner du pognon en donnant dans la parodie. N'empêche, un grand
bassiste, un grand guitariste, un grand batteur, un grand chanteur
et la plus mauvaise guitare rythmique que j'ai pu entendre ! Bah, le talent
de Luis (Rego) c'est d'être un mec super
Couvert de bleus, AB Disques 1994
BBB : chant, harmonica, guitare et
slide
Stan Noubard Pacha : guitare
Fabrice Millerioux : batterie et percussions
Adam Wolfaardt : basse et contrebasse
Geraint Watkins : piano et accordéon
Franck Goldwasser : guitare
Claude Langlois : steel guitar
Cajoune Pig Mama Girard : frottoir
J'habitais toujours cette petite maison du côté du marché
d'Aligre. Je ne bougeais plus beau-coup. J'ai vécu là jusqu'à
ce que je parte en Inde, l'année dernière. J'avais déjà
recruté Fa-brice Millerioux le batteur, et Stan Noubard Pacha le
guitariste. J'avais monté un répertoire hyper traditionnel
et je voulais une contrebasse. Pour tourner au Canada j'ai pris Stef,
un mec de Tours que je connaissais et qui jouait avec Alan Jack. Pour
le disque, j'ai fait appel à Adam (Wolfaardt). Son père
vit ici, mais c'est une famille boer du Cap. Des Blancs sud-africains,
quoi. Je cherchais un mec sur Paris et j'ai déniché Adam,
super bon mais pas très branché blues. Il a fait le disque
et, passés deux ans, il est retourné au Cap chez sa mère.
On avait un gig à faire au Havre avant de partir pour le Canada.
À la dernière minute j'ai eu un doute, et j'ai voulu m'assurer
que Stan et Fabrice avaient bien l'étoffe que je devinais en eux.
Le matin je les appelle. Pour Le Havre, on fait le gig à trois,
sans la contrebasse. Le gig, ils l'ont abattu les doigts dans le nez
! Trois jours après on partait pour le festival de jazz de Montréal.
La foule ! Stan avait jamais fait un truc pareil. Le jour de notre arrivée,
on passe à la télé comme je te l'ai raconté
tout à l'heure. Sur scène je portais un super costume, bleu
d'un côté, rouge de l'autre, la chemise blanche au milieu
et on attaquait avec Parlez-vous français. Barges ! Ça
se passait un peu avant qu'on enregistre Couvert de bleus. Pour
être franc, j'ai mouliné un moment avant de retrouver un
jeu vraiment blues. Des potes venaient nous enten-dre. C'est quoi ce
que tu nous fais maintenant ? On dirait un orchestre de bal. Je répondais
: Ouais. Il va plus rien se passer là. Ça sonnera plus
comme avant. Les gens s'étonnaient que je veuille repartir
en ternaire.
La pochette est toute bleue
et on a du mal à déchiffrer les indications. Ils
ont mis des harmos partout. T'as peut-être raison : AB prod était
un label pas très affranchi sur le chapitre du blues, et ils ont
fléché un peu le parcours. En principe la jaquette devait
être beaucoup plus épaisse. Je voulais un bout de carton,
papier mat. Trop cher. Enfin, bon.
Descendre
au café, P'tit nuage, Dans la vie y a pas qu'l'argent, Le blues
au bout d'mon lit
J'ai l'habitude de les chanter sur scène,
ces titres. C'est peut-être pour ça que tu trouves le chant
du Blues au bout d'mon lit un peu précieux. Avec ses falsetto,
Le blues au bout d'mon lit sonne comme un blues rural électrifié.
Ce sont des astuces que j'ai attrapées sur scène. Je sais
qu'il faut le chanter en français ; en même temps je me demande
: Tiens, il aurait fait comment Robert Johnson ou Lazzy Lester pour
chanter ça ?
La boum à Véro grouille de personnages qu'on a connus,
de petites aventures qui nous sont arrivées. Plein de gars se sont
reconnus dans cette chanson.
Le p'tit nuage, c'est sûr qu'Eddy Mitchell a exploité
ce répertoire pendant des années. On doit écouter
les mêmes disques. Je me rappelle plus pourquoi je l'ai écrite
cette chanson.
Y a quelqu'un qui a parlé. J'aime beaucoup celle-là.
C'est inspiré directement de Clifton Chénier et de l'ancien
zydeco. Ça me rappelle la Louisiane et les années 70, ces
mecs qui chantaient le blues en français. Typique. C'est vraiment
une de mes chansons préférées, moi-tié ballade,
moitié Fats Domino, avec l'accordéon qui traîne par
derrière
La guitare, je refuse d'en jouer sur scène. L'image du guitar
hero rock'n'roll me débecte. Ou alors, éventuellement pour
donner le tempo. Mais tu te fais chier avec ta guitare, ça te décon-centre.
L'harmo, ça va. Je m'en fous, je sais que j'arriverai toujours
à le faire sonner. Si l'ampli déconne, je joue dans la sono.
L'harmo, ça change rien, je réfléchis même
pas à la tonalité dans laquelle on joue. Je me demande même
pas si je suis en train de le prendre dans le bon sens ! Je me suis entraîné
à prendre n'importe quel harmo et à jouer dans la tonalité
qui me passait par la tête. Le Marine Band, je peux le prendre en
première position, en 2e, en 3e, en 4e. Je joue mes propres morceaux,
je place la langue, je joue les octaves... des trucs à moi, et
toujours dans les tonalités qui m'arrangent de toute façon.
Thibault, le bassiste
qui joue avec moi, est aussi l'un des meilleurs harmonicistes de
blues que je connaisse. Quand on l'a recruté pour tenir la basse,
il était encore lycéen. On l'attendait dans la voiture,
à la grille du bahut. Tous les lundis, l'Utopia organisait un spécial
harmonica. J'ai fini par y passer, histoire de souffler un coup. On devait
montrer à des amateurs comment ça se joue. Thibault avait
tout pigé très vite. À la fin de la séance,
il est venu me trouver. J'aimerais bien prendre des cours. Non, j'en
donne pas. D'ailleurs, tu n'en as pas besoin, tu te débrouilles
très bien tout seul. Oui, mais il y a quelques trucs que j'aimerais
bien me faire expliquer. OK, tu passes à la maison avec deux bières,
ça ira bien. Mais je te préviens, ça me branche vrai-ment
pas de donner des cours. Tu joues d'un instrument ? Ouais, de la contrebasse.
Ben voi-là, dans deux mois tu es le contrebassiste des Tortilleurs,
ça te va ?
Quand t'entends quelqu'un jouer de l'harmo comme ça, à son
âge, le gars, tu peux être sûr qu'il boulonne. C'est
pas arrivé d'un seul coup. C'était l'époque où
on jouait deux fois par semaine chez Disney. C'est simple, tu viens
voir ce qu'on fait. Deux fois par semaine. Dans deux mois, ton premier
gig, il est là. Enfin, bon, tout ça pour dire que Thibault,
c'est un har-moniciste de première.
J'ai mes lubies pour amener les chansons sur scène. Le bassiste
fait l'intro, tout seul, et moi à l'harmo. Je chante avec la contrebasse
en soutien. La batterie et la guitare n'entrent pratique-ment qu'au troisième
couplet, et la guitare en dernier. Un soir j'ai dû commencer le
gig tout seul, je me souviens plus. Un machin qui clochait sur la batterie
sûrement. Je les ai pas atten-dus, j'ai attaqué le morceau.
C'était parfait. Et puis ça m'amusait de chanter avec la
contre-basse. On est tellement habitués à jouer ensemble
L'urgence, l'écoute, tout ça quoi. Et voi-là.
Lent ou bien rapide, Dixiefrog / MSI 1997
BBB : chant, harmonica et guitare
Stan Noubard Pacha : guitare
Fabrice Millerioux : batterie et percussions
Thibault Chopin : basse et contrebasse
Franck Goldwasser : guitare, basse
et churs
Coco Ardenuy : churs
Dixiefrog m'a proposé d'enregistrer l'album. Lent ou Rapide
sort en 97 sur Dixiefrog/MSI, mais tu as aussi Voodoo Records et Métisse.
C'est très compliqué toutes ces appellations. Dixiefrog,
c'est le label. MSI, c'est le distributeur. Voodoo Records, c'est le label
d'Alain Rivet au sein de Dixiefrog, d'accord ? Dixiefrog est dirigée
par Alain Langlois.C'est une mai-son de disques française qui fait
surtout du disque américain. Ils n'avaient pas de maison d'édition.
C'est idiot, je leur dis. Avec les morceaux que je vous amène,
vous avez de quoi la monter. Maintenant ils l'ont, c'est Métisse
et ils prennent du blé avec la Sacem.
Quand je leur ai dit que je voulais intituler l'album Lent ou rapide,
ils ont eu l'idée de symbo-liser ça par un bolide et un
escargot. Lent ou rapide
on n'a pas les même notions de la
vi-tesse apparemment ! Tu sais, les gars qui conçoivent les pochettes
dans les maisons de dis-ques, si c'étaient des lumières,
ils exerceraient un autre métier ! Quand ils ont su que l'album
allait s'appeler Lent ou rapide
C'est extraordinaire ! Mais quelle
bonne idée ! Nous allons alterner les morceaux lents et les morceaux
rapides ! Et le mec qui devait bricoler la po-chette : J'ai trouvé
une idée géniale, une voiture de sport et un escargot
!
J'ai pas choisi la photo de couve mais j'aime beaucoup celles qui figurent
à l'intérieur. Elles ont été shootées
par un copain de Thibault. Sans déconnner, c'est l'un des meilleurs
photo-graphes que j'aie rencontrés. Lui est persuadé qu'il
ne vaut rien et, comme il croit qu'il joue très bien de la guitare,
il a laissé tomber la photo pour entrer dans le groupe de Thibault.
Broussard, le gars qui a réalisé la pochette, voulait prendre
une pro pour faire la couverture, et il a embauché une pro.
Du West Side sans les cuivres
Lent ou rapide ? Tiens ? Non. Le West Side, j'ai jamais
été fan. Vraiment un truc de guita-riste. Pour moi, le vrai
West Side est cheap : les gamins de Chicago en ont par-dessus la tête
de Muddy, ils voudraient faire comme BB King mais ils manquent de moyens
Mais c'est vrai qu'il y a pas mal de guitare sur cet album, et beaucoup
plus d'harmonica que sur les au-tres.
Mets des gants. Non, non, c'est pas une chanson réac du
tout ! D'accord, placée juste avant Barge et sans loi, on
pourrait croire que j'exprime un message. Arrêtez de gémir
tout le temps, regardez Sarajevo ! Il se passe dans le monde des événements
plus graves que vos petits sou-cis ! Mais c'est pas du tout ça.
Pas besoin de lire entre les lignes, c'est pas le genre de la mai-son.
Cette chanson a vraiment touché les gens. Une copine m'a dit :
J'ai pas pu l'écouter jus-qu'au bout, je me suis tout de suite
mise à pleurer. Elle était dans une drôle de panade
à ce moment-là. Trois jours plus tard je tombe sur un mec,
il s'était fait lourder de son boulot. Putain, j'ai écouté
ta chanson toute la nuit. Je déprimais sévère. Le
lendemain, je me sentais beaucoup mieux. Je te jure que le texte n'est
pas ironique. Si t'as mal aux mains, mets des gants. Te laisse
pas aller, quoi. C'est pas plus compliqué.
On
peut plus en trouver par contre, c'est un jeu. De quoi je cause ?
On ne sait pas de quoi je cause. Typique rock'n'roll cajun : une musique
de bar avec des riffs. Il faut absolument que les gens s'en souviennent
parce que
on peut plus en trouver !
Trop Difficile met en scène un mec au chômedu. Le
malaise social du moment sans doute. En principe, chanter les problèmes
sociaux du moment, c'est pas vraiment mon truc mais t'as un avantage :
ça parle à tout le monde. Même et surtout quand t'es
musicien. En France, le blues a toujours été le smicard
du rock. Je me demande si c'est pas Little Bob qui m'avait sorti cette
formule un jour. Et il avait mis pile le doigt dessus.
Mon bilan général du monde entier (rires) depuis
que le Mur est tombé, il est pas tout rose, tout rose. Et de moins
en moins. Personne ne sait où on va. Les dirigeants cherchent des
repè-res mais, à l'évidence, ça ne s'arrange
guère. Je vivais en Inde pendant la guerre d'Irak. Les Indiens,
la guerre d'Irak, ils s'en cognaient royalement, ils ont d'autres problèmes.
Le plus petit incident entre musulmans et hindous mobilise tout de suite
des foules entières. L'année dernière les ultra-nationalistes
ont brûlé des musulmans dans les trains. L'Inde c'est cool
? Ouais, sauf du côté de la religion.
Le Crick
Au lieu d'utiliser un ampli classique, tu utilises un leslie, voilà
ce que c'est qu'une guitare leslie. Le leslie, c'est l'ampli de
l'orgue Hammond : un gros haut-parleur et deux pales qui tournent comme
un ventilateur. C'est la vitesse de rotation qui fait Voum ! Voum !
et c'est l'effet tournant que tu peux entendre sur les orgues. Mais attention,
le leslie est un ampli pas une pédale. Je m'en sers parfois pour
les guitares. Parfois sur l'harmo. J'ai passé l'harmo à
travers un leslie dans Cricketer's (l'instrumental de Lent ou
Rapide). D'où ce vibrato hyper-rapide et tournant. Tout le
monde joue avec un ampli, West Coast, Piazza, machin, imitation George
Smith. L'ampli te donne un son énorme. Je l'utilise rarement. Sur
Cricketer's, bon, ça m'a amusé trente secondes.
Le Cricketer's a fermé il y a trois ou quatre ans. C'était
un club de Bordeaux
magnifique. Toutes les affiches du New Morning,
tu les retrouvais au Crick le lendemain. Sauf que le Crick était
mieux que le New Morning, avec ses loges immenses. Il ne fermait jamais,
même pas la nuit. Chaque semaine quatre à cinq concerts étaient
programmés, c'est énorme. Le tau-lier, Philippe Combe, était
un mec vraiment sympa qui m'a accompagné enregistrer au Texas.
Tellement sympa qu'il a pas su tenir son club, c'est à dire en
faire une entreprise. Enfin, j'exagère parce que, durer dix ans
au rythme de trois, quatre concerts par semaine (et pas le groupe local
que tu raques 3 francs, 6 sous), c'est quand même une sacrée
performance, non ?
J'y suis passé un paquet de fois au Crick, et c'est là que
j'ai rencontré les Mexicains avec qui j'ai enregistré mon
dernier album. Quand je savais qu'ils se produisaient au Crick, un coup
de bigo et on allait y prendre un verre. En débarquant à
Austin, je connaissais déjà les trois quarts du groupe,
on avait joué ensemble dans les mêmes soirées.
Lent ou rapide a bien marché. L'album est sorti en même
temps qu'un tas de canards spécialisé dans le blues. Il
a été hyper bien chroniqué et hyper bien reçu
par la critique. Les jeunes qui ignoraient mon existence, ou pas loin,
ont découvert cet album et ont dû se dire : Hu ! du vrai
blues, pas une imitation de Machin. Ça m'a permis de rester
Benoît Blue Boy et de gagner définitivement le respect des
musiciens qui faisaient vraiment du blues.
Benoît
Blue Boy en Amérique, Frémeaux / La Lichère 2001
BBB : chant et harmonica
Unk John Turner : batterie
Duke Anthony : batterie
Hector Watt : guitare
Randy Garibay : guitare
Mark Goodwin : piano et orgue
Pierre Pellegrin : basse
JJ. Barrera : basse
Jack Barber : basse
Don Leady : guitare et accordéon
Eraclo Morales : saxophone ténor
Adalberto Gomez Jr : trompette
Austin était devenue une ville de blues parce que les frères
Vaughan y habitaient, qu'ils y ont créé une scène,
mais durant les années 70 Austin était surtout la ville
des country-rebels. C'est de là que sont issus Willie Nelson et
Calvin Russel. L'Oncle, Fergusson étaient de Dallas et de Houston.
Chez eux ils ne pouvaient pas pratiquer la musique qu'ils aimaient. En
débar-quant à Austin ils ont découvert une ville
estudiantine grouillant de petits bars. Toutes les universités
se trouvent ici, c'est la capitale du Texas.
J'aime que l'harmonica soit nu
L'instrumental Chez nous, on l'a enregistré à la dernière
minute. Tiens, je me ferais bien un petit instrumental. Shuffle ré.
Je branche le micro direct dans la console. Un, deux, trois, qua-tre,
c'est parti. Tu trouves que ça fait musette ? Tiens donc
Pourtant c'est le vrai son du chromatique quand il ne sort pas de l'ampli
façon West Coast, George Smith. Je veux pas d'ampli ni d'effets.
J'aime que l'harmonica soit nu. Cette impression musette que tu ressens
doit venir du vibrato.
Dans le temps l'harmonica était considéré comme l'accordéon
des pauvres. (L'accordéon était déjà décrit
comme le piano des pauvres
L'harmonica, c'est le piano des super
pauvres alors ?) Quand ils débarquaient en Louisiane, les Français
n'avaient que ces petits harmos allemands à se mettre sous la dent.
Ils soufflaient en essayant d'imiter l'accordéon. Leurs harmos
étaient différents, ils étaient faits pour être
joués en accords, quatre trous à la fois, ce qui déclenchait
comme un vibrato intérieur. Voilà d'où pourrait venir
ce vibrato musette. Je te préviens, c'est un gros merdier à
jouer.
Pierre Pellerin, l'un des bassistes avec qui j'ai enregistré ce
disque, est un pote français. Je l'ai toujours connu. Il s'est
installé à Austin au milieu des années 80. Son frangin
a monté LE restaurant français du Texas, Chez Nous. Un endroit
tout petit mais magnifique, bourré tous les soirs. Enfin, avec
ce qui se passe en ce moment, je jurerais pas que c'est toujours le cas
!
C'est vrai que je grave pas beaucoup de reprises
Et
comme je tiens à chanter français, je vois pas bien quelle
reprise je pourrais faire. Chanter un blues en anglais n'a aucun sens
pour moi. Il y a bien Tu parles trop sur le premier disque. Un
vieux truc New Orleans qu'avaient repris les Chaussettes Noires. Sur le
dernier album, c'est vrai, il y a Blues en la noche. Je voulais
faire une chanson en espagnol et Randy a choisi cette reprise pour la
chanter avec moi.
Dans BBB en Amérique, j'ai repris deux de mes anciens titres,
Tous les Jours et Sale boulot. Celle-là, je l'avais
d'abord écrite pour Stevie (Verbeke). Mais toutes les autres chansons,
c'est du neuf.
On m'a comparé parfois à Boris Vian
Je pense que c'est
mon côté titi parisien. Sur Hey ! toi, on dirait que
je cherche à imiter quelqu'un, mais ça n'est pas le cas.
En vrai, j'aime bien chanter de cette façon, avec une gouaille
de voyou. Le type bien saoul qui peut plus ouvrir la bouche et qui chante
avec le nez. J'évite pourtant de chanter comme ça trop souvent.
Cette élocution de titi parisien rappelle la façon de chanter
de Renaud, un peu trop chanson fran-çaise sur les bords, et c'est
pas l'image que j'ai envie de donner.
Les titres en exergue sur la jaquette, je sais pas. Pour faire années
60 ? Ma foi, sûrement. Une idée de Frémeaux en tout
cas. Ils voulaient remixer une chanson. Si on me dit : Voilà,
quel-qu'un va se charger de la remixer, je réponds : Non,
ça on peut pas. Mais si on me demande : Tu veux pas remixer
un ou deux titres ? Je peux pas les proposer en radio avec un son pareil.
Là, oui : Bien sûr, c'est toi qui vois. Si ça te
facilite le boulot, on y va. Je m'en fous, j'ai passé trois
jours à Bordeaux, tranquille !
Pareil pour les pochettes, tant qu'elles ne modifient pas l'esprit du
disque
Vas-y, fais-la ta pochette ! Du moment que c'est pas une
horreur, si tu penses que ce sera plus facile pour ton représentant
de commerce de démarcher cette pochette là plutôt
que l'autre
Au contraire, j'aime bien quand la maison de disques
a envie de quelque chose et qu'elle me fait des propo-sitions.
Juste un harmoniciste de blues
J'aime entendre ceux qui jouent du blues
et
qui continuent à en jouer envers et contre tout. Et je garde volontiers
le contact avec mes anciens musiciens, je suis toujours ravi de les revoir.
Vivre cinq ans sur la route avec des mecs, ça crée des liens.
Si je suis régulièrement amené à changer de
groupe, c'est uniquement pour des raisons techniques, pour éviter
de recommencer toujours les mêmes plans. À un moment tu n'y
coupes pas, il faut mettre les compteurs à zéro et jouer
d'une autre manière.
Mais je m'engueule jamais avec personne et personne m'engueule non plus.
Personne n'élève la voix, ni durant le gig ni après.
C'est une fois qu'on a regagné l'hôtel qu'on discute. Entre
le moment où t'as merdé sur scène et le moment où
tu rentres à l'hôtel, cinq bonnes heures se sont écoulées.
Il est trop tard pour se mettre à gueuler, ou alors ça sent
le split. Sérieux, jamais de la vie j'engueule un musicien. S'il
se plante sur scène, c'est de ma faute. J'avais qu'à ré-péter.
Ou j'ai pas chanté au bon moment et je les ai fourrés dans
le pétrin. Si on avait répété trois jours
avant de monter sur scène, là, ouais.
L'Inde
tu peux en sortir deux, trois idées, deux, trois situations
pour étoffer tes chansons. Mais la musique indienne, ouh là
là ! c'est beaucoup trop compliqué pour pouvoir y être
admis. Tech-niquement, tu navigues dans la quatrième dimension.
J'ai joué une ou deux fois là-bas, mais je me contentais
surtout d'observer. Ouais, deux ou trois trucs pour les gosses dans les
écoles. Le blues ne les intéresse pas, mais voir un Européen
souffler dans un harmonica les fait poi-ler. Quand t'es gosse, que ce
soit ici ou là-bas, un harmo c'est toujours sympathique.
Mais musicalement, l'Inde c'est pas possible. Tu me vois aller chercher
un Indien pour faire du blues ? À quoi ça sert ? Je vais
pas me convertir à la world music non plus, il y a suffi-samment
de merdes en circulation comme ça ! Placer un coup de sitar dans
un blues, Jeff Beck l'a déjà fait, les Beatles l'ont déjà
fait et les Rolling Stones ont enregistré de très mau-vaises
chansons en les accablant de coups de sitar. Bon, Paint it black. Mais
une fois, ça va.
Jean-Jacques
Bill
(Deraime), je l'aime beaucoup mais j'ai moins d'accointances avec lui
qu'avec Patrick et Paul Personne. Jean-Jacques (Milteau), c'est pareil.
Je le connais mal. Il a été longtemps branché country
et, à l'époque, ça me disait rien du tout. On n'a
pas beaucoup de rapports, on ne fait pas du tout la même chose.
Jean-Jacques défend l'harmonica, et le défend vraiment bien,
mais moi l'harmo, je m'en fous au fond. Je ne me considère pas
comme un harmoniciste d'ailleurs. Je suis juste un harmoniciste de blues.
Question harmo, Jean-Jacques est certainement l'un des meilleurs techniciens
au monde, un travailleur incroyable, tout ce que tu voudras, mais il ne
joue pas du blues. Greg (Szlapczyns-ki) n'est pas non plus un harmoniciste
de blues à mon avis. Lui aussi, super harmoniciste, remarquable
prof, hyper fort là dessus et très gentil. Greg ou Jean-Jacques,
je comprends qu'ils soient branchés harmo
mais ils sont quasiment
représentants chez Hohner. C'est leur métier.
Mais moi je joue du blues, c'est mon truc et ça va pas chercher
plus loin. Je vais pas me faire chier à apprendre autre chose,
j'ai pas le temps. Pourquoi j'irais apprendre des trucs que je ne veux
pas intégrer dans mon jeu ? Tu te fais suer à apprendre
un truc et, automatiquement, tu l'acquiers. Après tu dois te faire
autant suer pour le virer de ton jeu. Maintenant si j'entends un harmoniciste
de jazz jouer une superbe phrase, je peux toujours essayer de l'apprendre,
mais je resterai centré sur la partie qui m'intéresse et
que je pourrai m'approprier sans abâtar-dir mon style.
Hugo Diaz
En dehors du blues, tu as des Argentins qui jouent la musique de leur
pays à l'harmo. Ça fait peur tellement ils jouent bien.
EUX, ce sont des harmonicistes. Ils se sont spécialisés
dans un folklore. Bon, il y a quelques harmonicistes dans la country (pas
tant que ça). Il y en a aussi chez les Irlandais. J'ai entendu
des Italiens jouer des tarentelles dans les bals, tout seuls de-vant leur
micro. Ils te mettaient le feu pendant des heures. Dans le jazz on trouve
également des harmonicistes. Il y a tous ces mecs qui sortent de
l'école de Toots Thielmans. Je peux pas dire que j'écoute
beaucoup ça et, cependant, Toots, je l'admire. Il ne sait pas lire
la musique mais il a un sens de la mélodie monstrueux. Il enchaîne
des suites d'accords d'une manière hyper naturelle. Il est asthmatique
mais t'entends jamais l'effort chez lui. Pour cette raison il ne peut
pas attaquer très fort, mais quel sens de la mélodie ! Impressionnant.
Celui qui m'a le plus impressionné, c'est Hugo Diaz. Un Indien
argentin qui est mort depuis quelques années. Il utilisait l'harmo
comme une flûte de Pan. Il jouait chromatique, chantait dedans
en même temps qu'il jouait, soufflait avec le bouton à
moitié appuyé, faisait des phra-ses
Je-ne comprends
pas ! Tu as le sentiment d'entendre trois harmonicistes jouer en même
temps. Diaz faisait du folklore, des polkas, de la musique argentine,
du jazz mélangé à des styles indiens. Hugo Diaz,
j'en connais que des bouts de bandes, mais j'ai rencontré un accor-déoniste
argentin qui m'en a parlé. Raoul Barboza joue du chamamé,
la musique des monta-gnes des Indiens d'Argentine. Magnifique. Raoul vit
et se produit en France. C'est lui qui m'a expliqué comment Diaz
s'y prenait. Il avait une bouche énorme et
il est mort alcoolique.
Honneurs
Parlez-vous français, disque d'or. Meilleur album de blues
de l'année 90 aussi. Je me de-mande bien quel canard a décrété
ça. Tu sais, moi, les médailles
Quand j'ai réalisé
un bon album, pas besoin qu'on me le signale, je m'en rends bien compte
tout seul. J'ai assez sué pour que ça marche et je fais
ce métier depuis tellement d'années maintenant
Le dernier disque par exemple. Quel Français aura les couilles
de partir enregistrer à Austin, quinze blues en français
et pendant quinze jours ? Et avec des Mexicains en plus ! Album de blues
de l'année ? Soit. Normal que les mecs me filent ce prix : des
albums en compétition, il n'y en avait pas d'autres ! Les Doo the
Doo se sont cassé la gueule avec leur maison de dis-ques, on n'a
pas pu entendre leur album. Personne d'autre n'en a sorti à l'époque.
Sinon ça va, j'en suis content, hein ? Ça fait plaisir à
tout le monde, les musiciens, La Lichère. Et puis tu ne m'interviewerais
pas non plus si ça se trouve. Tant mieux mais, au fond, tout ça
n'a pas grande importance.
Spécial ?
Je suis spécial ? J'ai toujours été comme
ça. Avec ma dyslexie, tout gamin je me suis co-gné à
tout un tas d'obstacles. Si j'étais resté là à
ne rien faire, on m'aurait mis dans un hôpital psychiatrique. Je
pouvais pas entrer dans une vie pré-organisée, et j'ai dû
faire des choix très tôt. C'est ainsi qu'on finit par souffler
dans un harmonica et par chanter du blues en français. Mais encore
une fois, je ne fais que défendre MES CHOIX. Si je me plante, j'assume.
Si on me file un prix, super, tant mieux, ça va pas plus loin.
Ne te méprends pas sur mon orgueil. Je peux pas me prendre pour
une star avec ce système de pensée, je suis obligé
de rester humble. Car finalement, qu'est-ce que j'ai fait d'extraordinaire
? j'ai seulement fait ce que j'ai pu avec mes handicaps. Et puis je suis
parti en Inde. T'as du boulot là-bas ? Ça marche, on y va.
L'Inde m'a pas empêché de revenir, de faire quinze jours
de tournée avec les mecs du Texas, de travailler tout l'été,
d'avoir encore du pain sur la planche à la rentrée, ni de
partir me réinstaller à Marrakech. Un jour Paulo m'a dit
: Tu es le seul d'entre nous qui n'as jamais fourré ses pieds
dans une paire de pantoufles !
Benoît Billot et Christian Casoni
Jeudi 29 mai 2003
Merci à Steve Verbeke d'avoir contribué
à l'iconographie en nous prêtant certaines pochettes introuvables
de l'oeuvre de Benoît Blue Boy
Photos de l'interview et concert à
la salle Dunois (1990): Patrice Dalmagne
Photos des concerts de Bagneux (décembre 2000) et de Cognac
(juillet 2001) : Patrick Guillemin
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