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Le 29 mars 2004, à l'occasion de la sortie de son nouvel
album Echos d'Acadie, nous avons retrouvé Patrick Verbeke dans
un café bien sympathique de la rue Blanche, Sous le Jasmin, et
avons passé un moment non moins sympathique, autour d'un thé
à la menthe ...
Il nous a raconté sa route du Nord qui la conduit du Delta
du Mississippi et de la Louisiane à lAcadie, tout en sillonnant
les provinces de France. Voici donc l'intégralité de l'interview
parue, en partie, dans BLUES Mag N°33.
BLUES MAGAZINE : Tu reviens de tournée,
où et comment s'est-elle passée ?
Patrick VERBEKE : Je reviens de tournée,
c'est vrai, j'ai pas mal roulé ma bosse pendant tout le mois de
mars, à destination du jeune public, par exemple à Abbeville,
dans la Somme, autour du fameux festival de Blues, les Nuits du Blues,
qui deviennent de plus en plus importantes, et où je vais régulièrement
tous les 2 ou 3 ans. J'ai présenté le spectacle Willie
et Louise, pour les enfants, et j'ai participé aussi, dans
la ville nouvelle de Sénart, au Festival Tintinnabule,
qui existe depuis 16 ans, et dont j'ai été l'un des pionniers.
Ce n'est d'ailleurs pas un Festival de Blues, mais un Festival pour enfants,
un spectacle de chansons, ce qui m'a permis de présenter Echos
d'Acadie pour les CM1- CM 2. Ce fut d'ailleurs une " première
", fort enthousiasmante, car je ne savais pas comment le jeune public
allait recevoir l'Acadie - je ne sais déjà pas comment le
grand public va le recevoir !!!... Les enfants étaient émus,
je crois que cela les touche, d'une autre manière que le Blues,
même si je traite l'histoire de l'Acadie comme celle du Blues évidemment...
Ces derniers mois, j'ai aussi fait des concerts à droite, à
gauche bien sûr, des sauts de puce à travers la France, et
également au Canada.
BM : Nous t'avons vu l'an dernier au Festival
de Grésivaudan, as-tu des projets de tournées ou de festivals
cet été ?
PV : Oui, aux Francofolies, à
des festivités de 14 juillet, à Avignon, et à Cahors,
avec Benoît Blue Boy et Paul Personne. Cahors veut faire une soirée
vieux bluesmen français (rires de Patrick), on y jouera des choses
personnelles, et puis on se retrouvera à la fin pour une belle
soirée. En plus, bien sûr, je serai présent au Grand
Festival Acadien, qui va se tenir à Halifax, en Nouvelle Ecosse,
pour commémorer les 400 ans de l'arrivée des premiers colons
en Amérique du Nord. Là, on me demande d'être disponible
le plus longtemps possible, j'envisage donc déjà de rester
toute la première quinzaine d'août, l'apogée étant
le 15 août, Fête Nationale de l'Acadie, puisque la Vierge
Marie est leur protectrice. Beaucoup de choses sont prévues, et
il y aura sur le port un chapiteau francophone, dont j'aurai pendant 5
ou 6 jours la garde musicale. Et puis, de là, je ferai aussi quelques
sauts de puce sur la terre acadienne.
BM : Comment as-tu fait connaissance avec
l'Acadie, le Canada, et quels liens y as-tu créés ?
PV : Cela faisait vraiment longtemps
que j'avais envie d'en savoir plus, grâce à mon ami Benoît
Blue Boy, qui m'avait déjà mis sur la piste, parce que lui
était allé en Louisiane, et il m'avait donné envie
d'y aller aussi. Donc, j'ai fait mon album de 2000 en grande partie là-bas.
Et puis, j'ai joué au Festival de Lafayette, et il s'est trouvé
qu'en 1999, c'était aussi le Congrès Mondial Acadien, qui
a lieu tous les 5 ans dans un pays différent. On appelle ça
la Francofête. Donc, cette année-là, c'était
à Lafayette, et j'ai rencontré surtout des Cajuns du Sud
- des Cajunes
-, des gens de Louisiane, et quelques personnalités venues de l'Acadie
du Nord, mais que j'ai seulement croisées, à part Zachary
Richard, qui était le maître de cérémonie,
et qui est en constant voyage entre Canada et Louisiane. Il habite en
Louisiane, mais il travaille beaucoup au Canada. Donc, à discuter,
à rencontrer, à écouter tous ces gens, tous ces Cajunes,
j'ai eu envie d'en savoir plus sur leurs origines, sur leur histoire...
Et c'est en rentrant en France que Serge Levaillant, sur France Inter,
me demande : Alors, après cet album, quelle sera la suite des aventures
du petit Willy ? , et je lui dis : Je pense que le petit Willy va aller
en Acadie ! J'ai dit ça vraiment sans réfléchir,
de manière spontanée, et puis, je n'en ai pas dit plus,
parce que je n'en savais pas plus ! C'était fin 2000, une idée
me trottait dans la tête, je n'étais jamais allé au
Canada... Là-dessus, à la fin de l'émission, il me
donne un numéro de téléphone, celui de Maurice Segall,
qui a créé le Festival Les Déferlantes Francophones
à Cap Breton, dans les Landes, tous les étés. Il
m'a donc invité là-bas, et c'était rempli d'Acadiens
! D'entrée, ils m'ont intéressé, notamment Ronald
Bourgeois, dont j'ai chanté une chanson sur mon dernier C.D., et
Gerry Boudreau. Ces deux-là ont été les fédérateurs,
et sont devenus des amis par la suite. Ils cherchaient à promouvoir
leurs artistes acadiens en France, et comme moi, j'avais envie de les
découvrir, on ne pouvait pas tomber mieux !... Ils m'ont invité
2 mois plus tard à assister à la Francofête, à
Moncton, et à y participer. Moncton est la capitale de la province
du Nouveau Brunswick, et en même temps, le haut lieu de la francophonie,
puisque c'est là que s'était tenu le dernier Sommet de la
Francophonie. C'est la ville des provinces maritimes du Canada la plus
francophone, la plus peuplée de descendants d'Acadiens. D'ailleurs,
on ne peut parler que de descendants d'Acadiens, puisqu'en fait, l'Acadie
n'existe plus officiellement, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas de
territoire géographique, mais les Acadiens sont reconnus en tant
que population, en tant que minorité culturelle et sociale. Il
faut savoir qu'au Nouveau Brunswick par exemple, ils ont réussi
à faire passer des lois : ils sont quand même 40% de la population
de cette province, ils sont 10 à 15% en Nouvelle Ecosse, 5 % aux
Iles du Prince Edouard, et peu nombreux au Québec. Donc, à
Moncton , j'étais en plein dedans ! D'ailleurs, ils ont leur propre
langage, le chiac, un mélange d'anglais et de français assez
savoureux, c'est leur truc à eux, pas du tout comme le Québécois.
C'est
d'ailleurs mal vu des francophones purs et durs, mais c'est vraiment le
reflet de ce qui se passe, puisque c'est une communauté biculturelle,
bilingue, qui le revendique, et ça m'a fasciné, alors qu'en
Louisiane, très peu de gens parlent français, les vieux,
quelques jeunes à l'école, ou vraiment des cercles très
restreints, comme ceux qui organisent les festivals, qui, eux, ce sont
des militants. Au Nouveau Brunswick, vraiment, c'est une réalité,
les gens parlent français et ont réussi à obtenir
de la loi que le bilinguisme soit officiel dans cette province. En fait,
les Acadiens se sont intégrés en conservant leurs racines,
en sachant rester eux-mêmes, tout en adoptant le mode de vie anglo-saxon.
Les Québécois font pareil, d'ailleurs, mais s'en défendent,
ils sont très vigilants sur le vocabulaire, mais pas sur la grammaire,
et ils font des anglicismes à tout bout de champ ! D'ailleurs,
c'est le seul état faisant partie de la fédération
canadienne officiellement bilingue (un seul autre exemple existe au Cameroun).
Et voilà comment je suis tombé en amour, comme ils disent,
avec ces gens-là et leur musique. Evidemment, j'y ai cherché
du Blues, j'ai trouvé, mais assez peu de Blues francophone : ils
sont plutôt anglophones dès qu'il s'agit du Blues, mais dès
qu'il s'agit de laisser le bon temps rouler, ils vont emprunter des choses
aux Cajuns ! Leur musique a plutôt un côté celtique,
basée sur le folklore du 16ème - 17ème siècle,
qui a évolué, qui s'est teinté de country, de rock,
plus que de blues. Pour eux, le Blues, je crois que c'est assez lointain,
mais c'est en train de venir, la preuve, c'est qu'il y a là-bas
de jeunes prodiges : j'ai reçu un disque d'un dénommé
Leblanc (comme par hasard !). Mais c'est vrai qu'il y a plus de violonistes
que de guitaristes de Blues.
BM : Comment qualifies-tu la musique du Grand
Dérangement, qui s'était produit avec toi à la Maroquinerie,
pendant les Nuits Acadiennes ?
PV : C'est vraiment la musique traditionnelle
telle qu'elle est jouée là-bas, avec une influence celtique
très marquée. Et dans le disque Echos d'Acadie, la résonance
Blues est faible, car là-bas, il y a très peu de descendants
d'Africains. Ce n'est qu'au bout d'une semaine que j'ai trouvé
mon premier Black ! Ah, j'étais content, je l'ai serré dans
mes bras !!! (rires de Patrick). Donc, c'est peut-être une des raisons
pour lesquelles j'ai fait cet album, tout en y glissant mon Blues, sur
des thèmes historiques, entre autres... voilà tout ce qui
a fait que les Acadiens sont devenus importants dans ma vie, à
tel point qu'avec Magic Blues, nous avons monté 3 éditions
des Nuits Acadiennes, et peut-être bientôt une 4ème.
Mais ce n'est pas facile, parce que les Français continuent de
considérer cette culture comme anecdotique. Ici, on n'est pas habitué
à laisser le bon temps rouler de manière spontanée,
comme là-bas !!!
BM : Tous ces liens, tu les maintiens sans
doute encore fidèlement ?
PV : Oui, il y a des liens très
forts avec tous ceux-là, et d'autres aussi que je découvre.
Après cette première visite en novembre 2001, j'y suis retourné
2 ou 3 fois par an. En 2002, nous avons fait une tournée en trio,
avec Claude Langlois et Pascal Mikaelian, en particulier au Festival de
Montréal, puis de là, une tournée des salles acadiennes,
on s'y est retrouvé dans des vieux théâtres du 19ème
siècle de 200 ou 300 places, avec une communauté bilingue.
C'est ce qui m'a enchanté là-bas, moi qui suis un militant,
un défenseur du bilinguisme, je me sentais complètement
à l'aise : on peut passer d'un sujet de conversation à un
autre en changeant de langue. Car il y a des sujets où l'on s'exprime
mieux en anglais qu'en français, et vice-versa, cela donne des
gens très cultivés. C'est vrai qu'on parle souvent des Anglo-saxons
comme de gens très pragmatiques, alors qu'il y a dans la langue
française des subtilités, des termes plus précis,
qu'on ne peut traduire en anglais. Avec des expériences de 2, 3
ou 4 semaines dans cette communauté, on s'immerge totalement.
BM : Dans ton dernier album, on entend dans
Evangelina comme un petit air de rap. Pour toi, est-ce que cette musique
est aujourd'hui l'équivalent de ce que fut le Blues autrefois,
l'expression d'un désespoir, d'une révolte ?
PV : Ah oui ... (Patrick scande : Mais
tous les anciens, qu'on nomme amérindiens, savaient qu'en la matière,
la terre nourricière n'accepte aucun
propriétaire...). C'est vrai que ce petit bout de texte correspond
à certaines convictions personnelles, reliées à la
culture amérindienne, c'est un clin d'il volontaire, un désir
de dire une chose importante quant à la notion de possession de
la terre. Il faut être conscient que les Indiens n'avaient pas tort,
la Terre n'appartient à personne, elle nous est donnée,
elle est bénie, en quelque sorte, et l'homme n'y intervient pas
toujours à bon escient. D'ailleurs, ce côté amérindien
est présent dans le Blues d'une manière souterraine. En
Louisiane, les communautés noires se déguisent en Indiens,
ça remonte au temps de l'esclavage, lorsque les esclaves en fuite
trouvaient refuge chez les Indiens. Tous étaient victimes de l'agression
européenne, à grande tendance anglo-saxonne, il faut quand
même le dire. L'adversité a fait que les Indiens, les Noirs,
les Francophones se sont retrouvés en marge de la société
américaine, avant qu'arrive cette grande communauté hispanisante,
mais il y avait déjà ces trois communautés-là
qui se serraient les coudes. J'en reviens à la question : le rap,
au départ, c'était plutôt des joutes verbales scandées
- les Dirthy Dozen - que de la revendication comme aujourd'hui parfois.
Dans le Blues, la revendication a été muselée, comme
dans le cas de J.B. Le Noir, l'un des plus virulents dans ses textes au
point de vue politique et social, mais c'était très rare.
Et comme par hasard, il est mort dans un accident de voiture, et Wim Wenders
ne l'a pas choisi par hasard non plus. Donc, faire passer un message à
contenu revendicatif dans des chansons, cela tient plus à la personnalité
du chanteur qu'à un style de musique. Il y a des rap qui ne sont
pas revendicatifs, comme celui de M.C. Solar, mais c'est vrai aussi que
le rap qui plaît en profondeur à certains jeunes est revendicatif.
Dans des banlieues, j'ai accompagné des groupes de hip hop et de
rap, j'ai essayé de comprendre ce qu'ils voulaient dire, mais il
fallait leur faire baisser le son, ou parler et chanter plus fort !!!
BM : Comme pour beaucoup d'artistes, ta musique,
ancrée initialement sur le Blues à l'état pur, évolue
depuis quelques enregistrements vers d'autres styles, en particulier la
Louisiane et l'Acadie. Tu as pris la route du nord, comme beaucoup de
Bluesmen, mais tu as continué. Est-ce que c'est une coïncidence,
ou est-ce parce que la musique acadienne correspond plus à notre
culture et à nos racines que le Blues du Delta ?
PV
: Eh bien, je crois que c'est un peu les deux, mon capitaine !
Cependant, les coïncidences, j'ai tendance à y croire de moins
en moins, car en fait, les choses, on les suscite. Je suis allé
vers l'Acadie, et en même temps l'Acadie est venue vers moi. Comme
je le disais tout à l'heure, je me suis retrouvé dans la
communauté biculturelle et bilingue du Nouveau Brunswick, et avec
ma culture française, je m'y retrouve bien sur le plan de la musique,
peut-être avec des mélodies différentes, avec des
rythmes également un peu différents. Mais je reste marqué
par le rythme du Blues. Et puis, tu sais, aujourd'hui, quand on écoute
du Blues, il y a tellement de choses différentes, c'est tellement
vaste, il y a du funk, de la soul, du blues qui vire au country, les classifications
commencent à se désagréger, et je trouve ça
bien. Cette orientation vers cette musique, plutôt cajun, puis acadienne,
qui permet de sortir un peu plus du côté celtique ou gaulois
de la musique, oui, c'est vrai que c'est ce que j'ai cherché. Je
le cherchais, mais je ne savais pas trop par quel bout le prendre. En
fait, quand on avance comme ça au travers une vie d'artiste, on
tâtonne. Je ne me suis pas dit en 2001 : Ouah ! super ! le prochain
disque, je le fais sur l'Acadie ! Ce disque, j'ai mis 2 ans à le
faire, et même un peu plus, et les idées que j'avais au début
du processus et à la fin, ce n'était plus tout à
fait les mêmes. Il y a une maturation, c'est peut- être pour
ça qu'il a duré un peu plus longtemps, comme la plupart
de mes disques de toute façon, parce que, si je n'ai pas un producteur
qui me dit stop, ce serait une perpétuelle évolution...
Je pense, en même temps, que cette recherche, c'est quelque chose
qu'il faut encourager. C'est pour ça que je suis allé franchement
vers la musique acadienne, sans pour autant vouloir faire ressortir vraiment
ce côté acadien, car sinon on aurait pris les violons, le
frottoir et tous les trucs, et taïtatataï... Non, nous n'avons
pas voulu faire ce clin d'il. A ce propos, je tiens à citer
la présence de Denys Lable sur cet album, et le travail dingue
qu'il a pu faire. Je l'ai connu en faisant Autour du Blues , et par son
travail, surtout avec Cabrel, et je trouvais qu'il avait une espèce
de façon d'être là sans l'être, tu sais... une
présence musicale très subtile. Donc, c'est ce qui a fait
que j'ai eu envie de travailler avec lui, et que l'on est pas tombé
dans le cliché cajun, violon, accordéon, gratgrat, à
fond la caisse... On s'est dit qu'il fallait que ce soit à la fois
un disque blues et un coup de chapeau aux acadiens et aux cajuns, et là
je l'ai fait surtout dans les textes, mais musicalement, nous avons essayé
de faire de ce disque quelque chose qui soit à nous, qui soit un
peu plus personnel, que ce soit au niveau des mélodies ou des arrangements,
et c'est Denys qui les a faits pour la plupart, pour qu'il en ressorte
quelque chose dont on puisse être fier, dont on puisse se dire :
tiens, on a fait quelque chose d'un petit peu nouveau , sur lequel on
ne va pas coller tout de suite une étiquette blues, ni une étiquette
chanson française, ni une étiquette chanson acadienne, parce
qu'en fait c'est un petit peu les trois. Et puis, si on peut y coller
une étiquette Verbeke, eh bien moi je suis ravi !
BM : Et il y a d'autres musiciens sur ce CD
avec lesquels tu n'avais jamais collaboré...
PV : Exactement ! C'est vrai que ce
ne sont pas des musiciens à qui j'ai demandé des parties
imposées, donc ça a été une vraie collaboration.
Beaucoup de ces musiciens, je les ai rencontrés avec Autour du
Blues, pour beaucoup, c'est l'équipe de Francis Cabrel, avec lui-même
d'ailleurs. En fait, ce n'est pas moi qui leur ai demandé de venir
jouer, mais ce sont eux qui me l'ont proposé. Et ça, franchement,
ça m'a beaucoup touché, parce que, pour moi, ce sont des
piliers de la scène française. Il en a d'autres bien sûr
que j'aime bien, mais pour moi, Eddy Mitchell et Francis Cabrel, ce sont
les deux grands : quand j'écoute de la chanson française,
ce sont eux. Et me retrouver avec Francis et son équipe !... Un
jour, Francis a dit : Faites-moi écouter un peu ce que vous jouez,
petits cachottiers !, parce qu'on était enfermé dans la
cave de Denis pendant des jours et des jours. Et il a dit : Je te fais
une voix quand tu le veux, hein ! (Patrick imite l'accent de Francis),
tu m'envoies la bande et je fais ça chez moi , et c'est ce qu'il
a fait en assurant un des choeurs. Et là, il faut dire aussi un
mot de Beverly Jo Scott, une sacrée petite bonne femme : c'est
comme si je me découvrais une soeur, une soul sister superbe. C'est
vrai que le travail avec Denis, ce fut un super boulot, et il a pris du
temps, car on a procédé par élimination. Le jeu en
valait la chandelle. On est tous les deux perfectionnistes, et tous les
deux amoureux de la guitare, on avait envie de mettre des guitares partout,
eh oui, profitons de la modernité et du studio ! C'est vrai que
sur la scène, il y a une guitare, et débrouille-toi avec
ça ! Mais en studio, il y en a 3, 4, 5, ça peut être
fabuleux, mais ça peut aussi être lourd, donc, cette lourdeur,
on a voulu l'éviter, et toutes les mauvaises guitares, on les a
jouées, et on les a effacées (rires de Patrick). J'exagère
un peu, mais on a commencé par faire le premier jet, on a écouté,
on a sélectionné les meilleurs passages, et on les a rejoués.
On a travaillé à l'ancienne, on n' a pas fait du collage
par ordinateur (ce que je ne dénigre pas, parce que cela peut être
très créateur, et faire passer du sentiment, et c'est une
autre façon de faire du blues, je ne dis pas qu'un jour, je ne
m'amuserai pas comme ça, mais il faudra que je puisse m'en occuper,
superviser... Je l'avais fait un tout petit peu sur le disque de l'an
2000, sur les Pinces Crocodiles, j'avais fait un petit montage, mais disons
qu'il y a des gens qui savent le faire tellement mieux que moi ! Moi,
je préfère jouer du slide, avec mes vieilles guitares de
1930, je suis plus à l'aise là-dedans que sur l'ordinateur.
Pour terminer un peu sur ce sujet, Denis a été mon compagnon
dans l'aventure de ce disque, et nous nous sommes découverts tous
les deux, parce qu'on ne se connaissait pas avant. Lui s'attendait à
une espèce de bûcheron canadien, qui débarque de sa
forêt natale, et moi, je le voyais un peu comme un dandy, j'exagère
un peu les deux traits, évidemment, un dandy, non pas de salon
mondain, mais quelqu'un de très raffiné, par rapport à
ce que j'entendais de ses parties de guitare, qu'il joue avec les grandes
pointures de la chanson. Et finalement, c'est vrai que j'ai un côté...
je balance d'une manière un peu brutale, enfin... brutale... disons
que je fais la charpente, et lui, après, il fait l'ébénisterie.
Voilà comment notre complémentarité s'est faite petit
à petit. Cela a été extraordinaire, à la fin,
on pouvait presque inverser les rôles, je lui disais : Vas-y, fais
le solo, là, et moi, je faisais l'arpège derrière,
alors qu'au départ, c'était le contraire. Petit à
petit, on a vraiment formé une espèce d'entité, qui
avance et continue d'avancer, même si le C.D. est gravé.
BM : Il n'y a pas de raison que vous vous quittiez
... Mais avant de te connaître, il faisait du Blues ?
PV : Il adorait ça, mais il n'avait
pas l'occasion d'en jouer, et c'est grâce à Autour du Blues
qu'il a pu revenir dans le truc, et là, il est encore dans la période
redécouverte, parce que le Blues, il l'a joué dans les années
60 à l'époque du blues anglais. On a démarré
sur les mêmes bases, et après, chacun a vogué dans
sa propre galère, sur son propre galion. Mais là, il est
venu vers moi et je suis venu vers lui, il y a eu une belle rencontre.
BM : Depuis quelques années, tu organises
les concerts Autour du Blues avec des artistes comme Jean-Jacques Goldman
ou Francis Cabrel, qui sont des vedettes dans un autre registre que le
Blues. Comment est né ce projet, as-tu rencontré des difficultés
pour le faire aboutir, et as-tu l'intention de le continuer ?
PV : Alors je voudrais tout de suite faire une mise au point. Ce
n'est pas moi qui ai organisé quoi que ce soit pour Autour du Blues
. Il se trouve qu'une fois le projet sur le rail, on m'a demandé
d'en être le capitaine de temps en temps, pour des choses très
ponctuelles. Nous avons fait une quinzaine de concerts, j'ai dû
en organiser deux ou trois. D'autre part, le projet lui-même, c'est
Michael Jones qui en a parlé au producteur Eric Basset, tous les
deux ont donné ce projet à Denys Lable, et c'est vraiment
Denys qui est le maître d'oeuvre. Il se trouve qu'en même
temps nous travaillions ensemble. Sur le premier Autour du Blues, je n'étais
qu'un intervenant parmi d'autres, au même titre que Denys, Cabrel,
ou Goldman, ou encore Luc Bertin, ou Crapou, ou d'autres. Il s'est trouvé
que je me suis senti bien dans cette atmosphère de musiciens qui
n'étaient pas des puristes du Blues. Ça me changeait, puisque
avant j'étais passé par une période où je
m'occupais de la programmation du Chesterfield, où on me demandait
de faire passer du Blues. Avant que je m'en occupe, les Français
étaient interdits de séjour sur scène, et quand je
suis parti, c'était pratiquement le contraire ! Ça m'a permis
de découvrir vraiment tous ceux que la scène Blues pouvait
offrir de meilleur et de moins bon ! Mais ça m'a permis aussi de
côtoyer, d'écouter... Et j'ai trouvé qu'il y avait
une sorte de purisme dans le monde du Blues, c'est d'ailleurs sans doute
pareil pour tout dans le monde, et il y a des cliques de gens avec des
oeillères qui m'ont déçu, parce qu'il fallait avoir
telles connaissances, répondre à certains critères
pour être bien vu dans ce petit monde du Blues. Celui qui voulait
faire quelque chose de plus personnel, en dehors, en marge, était
bien souvent montré du doigt, décrié, c'est une attitude
qui ne me plaît pas, chacun dit, pense, et fait ce qu'il veut, mais
je ne me sentais pas à l'aise. Et alors là, tout à
coup, je découvre des gens qui ne font pas de Blues, qui ne sont
pas censés en faire, qui y reviennent, parce qu'ils l'ont connu
à leurs débuts, c'est notre point commun, à tous
les gens de Autour du Blues. Il y en a qui ont continué, comme
Paul Personne, Chris Lancry, ou moi, qui en ont fait une spécialité,
et puis d'autres, à partir de leurs bases Blues, sont partis vers
autre chose. Goldman en est l'exemple frappant, avec Michael Jones, et
donc, je me suis dit qu'avec ces gens-là, ça allait être
un peu bizarre, ils avaient arrêté leur évolution
dans le Blues, et ça allait être moins pointu que chez beaucoup
de jeunes d'aujourd'hui, qui se sont spécialisés dans le
Blues. Mais finalement, il y a chez eux une humilité, un respect
pour la musique, que je ne retrouvais plus chez les soi-disant authentiques
bluesmen. Il y a eu une époque d'indécision où je
me suis dit : Est-ce que je m'investis là-dedans ou pas ?, et c'est
vrai que ce côté humilité, respect, grande musicalité,
et ouverture sur des champs sonores, éventuellement des inventions,
mais qui n'étaient pas édictées par un certain code
de purisme, ça m'a plu, ça m'a ouvert des horizons, et donc,
je me suis investi peut-être un peu plus que d'autres sur le deuxième
album. Pour le DVD, il y a des moments où je me sentais moins nécessaire,
je me retirais. Quand on a fait Rock My Baby, par exemple, je ne jouais
pas, au contraire de Paul Personne, Tanya Saint Val, et d'autres, mais
j'aime tellement ce morceau, et j'aime tellement Paul et Tanya, que ça
m'a semblé naturel d'intervenir musicalement et de leur dire :
Tiens, toi, tu devrais faire ça là, ou toi tu devrais faire
ça là . Quand on a fait Tu dois partir , au début,
c'était en anglais, et puis on est allé chercher Francis
dans la cuisine du studio, où il était en train de se faire
une petite tambouille : quelqu'un avait dévoilé le pot aux
roses, c'est qu'en fait, il avait écrit un texte en français
là-dessus, mais il n'osait pas le sortir alors, avec Chris, on
s'est mis à faire des paroles, sur Nobody Knows You... , qui est
devenu Même le blues m'abandonne. On l'a donc bossé dans
la cuisine,
et j'ai dit à Francis : Tu n'as pas une idée là-dessus
? , et il m'a répondu : J'avais déjà pensé
à ce morceau (Patrick imite Francis), et il a sorti : Tu n'es plus
rien pour personne. C'est de là qu'est venu le morceau Même
le blues m'abandonne. Et Francis me demande : Vous allez faire des textes
en français ?, et je lui réponds que j'ai l'habitude de
faire du Blues en français et que je suis tout disposé,
que je suis partant. Et là, il me dit : J'ai écrit un petit
truc dans le train..., et il a sorti un super texte, avec très
peu de mots, mais des mots très forts. Et là, je me suis
investi, pour avoir une oreille un peu extérieure, justement parce
que je ne chantais pas dedans, ou très peu (je dois faire les choeurs
à un moment, et je joue un tout petit peu de guitare), j'entendais
le morceau de l'extérieur, je me disais : Lui, avec sa voix, là,
elle, avec sa voix, ici, etc... Et c'est vrai que dans Autour du Blues,
chacun, selon son feeling avec les morceaux, a mis plus ou moins sa patte,
s'est mis au service des autres. Quand je parlais de respect ou d'humilité,
il y a aussi cela : être au service des autres. Ça, c'était
un truc que j'avais un peu oublié, depuis l'époque où
j'avais fait des groupes. Cela remonte à 77-78, avec Magnum, et
j'étais resté sur un constat : le groupe, c'est bien, c'est
un passage, mais après, on se gère soi-même, parce
que ce n'est déjà pas facile, donc, quand il faut se gérer
à 4, à 5, ou à 6 !!! Autour du blues, c'est plus
qu'un groupe, Michael Jones dit que c'est une association de bienfaiteurs
! (Rires de Patrick)
BM : C'est vrai qu'il ressort du groupe un
esprit de convivialité, de camaraderie, mais il y a quelque chose
de paradoxal : Paul Personne est beaucoup en retrait, alors que quelqu'un
comme Francis est complètement dedans...
PV : Exactement, c'est vrai, je peux le confirmer, Paul a été
assez peu présent. Denys et moi, on faisait un album, il y avait
une dynamique entre nous, on passait toutes nos journées ensemble,
donc on pouvait très bien de 2 heures à 4 heures, bosser
sur un titre de l'album, et après, penser à Autour du Blues,
c'était facile, alors que Paul était sur ses deux disques
qu'il a fait la même année, et avec des gens complètement
différents, donc à chaque fois, il arrivait de l'extérieur.
Mais par contre, pour l'avoir expérimenté en studio et sur
scène, à chaque fois qu'on a fait les choses pour Autour
du Blues, il était vraiment là. La
version de Hoochie Coochie Man, c'était génial, parce que
ce morceau, il l'avait joué 100 000 fois, et il en avait marre
! Il l'avait dit, et je le comprends très bien, parce que j'avais
eu la même expérience avec Sweet Home Chicago : Jean-Jacques
Milteau m'avait invité à un festival, et il me dit : On
fait Sweet Home, et je lui dis : Ooooh nooon ! Tu n'as pas autre chose
à me proposer ? , mais en même temps, le public aime bien
ce type de morceau, on peut chanter tous en choeur, et moi, j'aime ça
aussi, c'est convivial. En ce qui concerne Hoochie Coochie Man , Paul
et moi, nous l'avions déjà joué en 79 - 80, c'était
notre morceau un peu fétiche : à l'époque, j'étais
avec Benoît Blue Boy, et Paul était avec Backstage. On enregistrait
dans 2 studios, qui n'étaient séparés que par un
mur, je passais d'un studio à un autre, j'allais faire une petite
rythmique avec Paul, puis un solo avec Benoît. Je me souviens, quand
on avait cinq minutes avec Paul, on se faisait Hoochie Coochie Man, pour
se détendre. Et donc, là, quand on a parlé de le
chanter pour Autour du Blues, tout le monde a dit : Moi ! Moi ! Moi !...
Je veux le chanter !. Avec Paul, on s'est regardé, on a échangé
un regard complice, on n'a rien dit, et on n'a pas demandé à
le chanter. Tous les autres l'ont chanté sur scène, et nous,
on a attendu notre heure... Et quand est arrivé le moment de décider
qui allait le chanter en studio, là, il y avait moins de mains
levées, parce que chacun avait vu les problèmes que cela
pouvait poser de le chanter. Même si ça paraît facile,
c'est quand même un sacré morceau, une référence,
on ne peut pas s'attaquer à ça du jour au lendemain. Avec
Paul, on savait très bien où on mettait les pieds, je savais
qu'on allait forcément se retrouver, se croiser, se marrer ! C'est
drôle, sur le D.V.D., dans la deuxième prise, qui est un
peu moins bien que la première, je me suis dit : J'ai l'air de
faire la gueule , et c'est vrai que je fais la gueule au début
! J'essayais de chercher dans ma mémoire pourquoi je faisais la
gueule et, en fait, c'est qu'on venait de faire une super version, on
l'écoute dans la cabine, tout le monde me regarde, et on s'aperçoit
que j'avais oublié de faire mon solo de guitare ! J'étais
tellement pris dans le truc, à écouter Paul, c'était
tellement bien... Et j'ai dit : Oh ! non ! c'est dommage, j'aurais bien
aimé le faire !. Du coup, on l'a refait. Et sur la deuxième
prise du D.V.D., j'étais encore sous le coup de ce truc : Mais
qu'est-ce que j'ai dans la tête, pour oublier de faire ce solo,
alors qu'on avait bien précisé à tel endroit... qu'est-ce
qui m'a pris ?... Et c'est pour ça que la deuxième prise,
celle qu'on a gardée, elle a un peu de mal à démarrer,
pour moi du moins !...
BM : De quelle façon fonctionne la
Luther Allison School ? Quels sont les projets de cette école,
et avec qui y collabores-tu ?
PV : L'idée est née au lendemain du décès
de Luther Allison. Quelques amis de Blues Magazine étaient là,
quand on a commencé d'en parler, de manière informelle,
et puis, quand Patrick Coutain a ouvert Canal 93 à Bobigny, je
lui en ai touché un mot, et il a tout de suite dit banco, il a
trouvé le projet intéressant, de faire à la fois
des masterclasses et des concerts de temps en temps. On a eu l'occasion
d'avoir Bernard Allison à la
première rencontre. Le but, c'était justement de faire des
rencontres, en faisant revivre la mémoire de Luther, en essayant
de faire ressortir toutes les bonnes choses qu'il avait apportées.
Je suis un peu déçu aujourd'hui par la faible fréquentation,
il va falloir reprendre les choses en main, quelques départs n'ont
pas arrangé les choses. On a fait une masterclass de sax avec David
Johnson, il y a eu un élève !... alors qu'il y a une classe
de sax à Bobigny, les élèves ne sont pas venus. Faisait-il
trop beau dehors ? La communication est-elle mal passée ? Peut-être
y a-t-il un problème d'adéquation entre le but de cette
école et le lieu, le voisinage étant très branché
rap. Il n'y a pas grand monde qui va aux concerts à Canal 93. Pour
Bernard Allison, de Beverly Jo Scott, ou d'autres, il n'y avait que 40
personnes, alors que la salle contient 200 à 300 personnes. C'est
une bonne salle, il y a de bonnes conditions techniques, un bon son...
Le lieu ne s'est pas encore fait connaître, peut-être l'éloignement
de Paris en est-il une cause et puis, les gens, en venant à Bobigny,
ont-ils peur d'être dans la zone ? Je suis en pleine réflexion,
je ne suis pas le papa de ce projet, je n'en ai été qu'un
des initiateurs. L'avenir est un point d'interrogation. mais la flamme
n'est pas éteinte, puisque je fais de la pédagogie historique
et guitaristique : il y a un nouveau magazine, Acoustic Guitar, qui m'a
demandé de collaborer, de donner quelques tuyaux, quelques conseils,
donc, tout ce que j'ai appris de Luther, je le transmets. Ce côté
fédérateur, Luther vivant, c'était extraordinaire.
Mais maintenant, comment le faire revivre mieux que ça ? C'est
peut-être ne gageure, un challenge, de vouloir faire ça,
on a peut-être eu les yeux plus gros que le ventre, mais je pense
que l'idée est bonne, il faut la conserver. Rocky, la femme de
Luther, suit ça de manière éloignée, mais
attentive, ça lui fait chaud au coeur de savoir qu'on essaie de
faire quelque chose. Essayer, c'est déjà bien, mais si un
jour, ça pouvait avoir une vraie structure... J'ai envie de changer
la structure actuelle, j'ai envie de continuer mon bonhomme de chemin.
Mais en même temps, cette école, je veux continuer de la
porter, mais pas tout seul, j'aimerais qu'il y ait des bonnes volontés
qui se mobilisent autour de moi...
BM : Puisqu'on est dans la pédagogie...
Les Balades au Pays du Bues et Willy et Louise continuent toujours, et
tu fais donc quelque chose de nouveau pour les enfants sur l'Acadie ?
PV : Oui, le disque Échos d'Acadie a pris en fait le nom
du spectacle. Le disque ne parle pas que de l'Acadie, mais il y en a une
bonne moitié, et après l'avoir à un moment débaptisé,
j'ai gardé le titre. Le spectacle, c'est l'histoire de l'Acadie,
c'est très pédagogique, comme la Balade au Pays du Blues,
plutôt que Willy et Louise, parce qu'il n'y a pas de personnages,
à part peut-être, si Evangelina devient l'héroïne.
Je pense que ça pourrait être intéressant pour les
plus petits d'en faire une version sous forme de conte, c'est déjà
un peu en gestation.
BM : Depuis des années, tu réalises
sans faiblir un travail pédagogique autour du Blues, y éprouves-tu
toujours autant d'intérêt, ou l'éducation devenant
une tâche de plus en plus difficile et délicate, éprouves-tu
parfois lassitude ou découragement ?
PV : J'ai parfois de la lassitude et du découragement face
aux adultes, mais pas face aux enfants, je te promets ! (rires de Patrick).
Même dans les banlieues dites difficiles... J'étais l'autre
jour dans une école autrefois à la pointe du progrès,
c'est la méthode Freinet, j'en avais un souvenir comme un système
d'éducation ouvert, où on laisse l'enfant s'exprimer. Je
me dis que ça allait être bien, et il y en a quelques-uns,
en avant de partir, qui me disent : Tu vas te marrer avec la méthode
Freinet, tu vas voir le résultat, on ne t'en dit pas plus... Alors
là, c'est vrai, c'était d'une turbulence, ils s'exprimaient
sans contrainte, ils discutaient pendant le spectacle, mais après
tout, peut-être pas plus que dans d'autres classes ou d'autres endroits,
dits normaux. Évidemment, si le laxisme fait partie de la méthode,
c'est un peu dommage. Il y a des classes dites normales où ça
dépend complètement des enseignants. Je ne les blâme
pas, je comprends très bien leurs difficultés... Non, la
lassitude, ça ne me touche pas encore, ou assez peu, je suis passionné
par ma musique et j'aime les enfants...

BM : T'estimes-tu comblé par ta vie
professionnelle, ou lui manque-t-il encore quelque chose que tu voudrais
réaliser à tout prix, ou une rencontre avec un artiste ?
Et quel est ton plus grand regret ?
PV : Ah ! Voilà une bonne question ! Je suis à une
période où j'ai réalisé beaucoup de rêves,
et c'est là qu'il faut s'en créer de nouveaux. J'ai l'impression
que je viens de terminer une étape, que j'ai une phase de calme
après la tempête, parce qu'il y a eu beaucoup de choses tous
ces derniers temps. Toutes les choses que j'ai pu lancer comme ça,
en l'air, j'aimerais qu'elles aillent plus loin, qu'elles aboutissent
mieux, comme la Luther Allison School, ou Échos d'Acadie, que je
fais pour les enfants, chose sur laquelle je n'ai pas encore communiqué.
C'est comme cet album, je suis content d'être avec vous, car cela
me donne l'occasion d'en parler, et de raconter tout ça. Je suis
un peu dans une période spéciale, entre deux eaux, j'attends
l'accueil que va avoir cet album. Certains sont surpris, ils ne savent
pas trop quoi en penser, c'est difficile à cataloguer, mais tant
pis, ce disque fera peut-être son oeuvre dans le temps. De toute
façon, je ne fais jamais un disque en espérant qu'il arrivera
le lendemain au Top 50, ce n'est pas le but, mais j'aimerais bien que
les gens aient l'occasion de l'écouter. Je compte beaucoup sur
ce qui va se passer cet été : depuis trois ans, si je me
décarcasse pour les Acadiens, c'est que je sais aussi que ce mois
d'août va être une période phare, je serai sur place,
la Francofête va m'accueillir avec ces chansons, ça va être
une dynamique. Donc, en ce moment ,
je me repose, je refais les bases, je recharge les batteries. En ce qui
concerne la question, j'ai serré la main de B.B. King la dernière
fois qu'il est venu au Palais des Congrès, et j'ai assisté
à sa conférence de presse, c'était un superbe moment.
C'est vrai que j'aurais bien aimé jouer avec lui (rires de Patrick),
mais il y en a bien d'autres avec qui je n'ai pas joué ! Ah, oui,
j'ai joué avec Freddie King quand même. Quant à Albert
King, il m'a ordonné de quitter le plateau, c'est une drôle
d'anecdote : les gens de Jazz Blues and Co l'avaient fait venir à
Paris pour la première fois, on avait tout monté avec Benoît
Blue Boy, on avait fait les road managers, on avait monté tout
le matos sur scène, on avait transporté les amplis, la sono,
avec un budget dérisoire, on avait réussi à lui faire
un truc super. Quand il est arrivé, il nous a vu sur scène
en train de mettre des câbles et tout... il nous a dit : You, get
out there !. Je commence à vouloir lui expliquer, et là,
son manager se pointe : Non, non, quand il parle comme ça, mieux
vaut ne rien lui dire de plus, car après il peut devenir vraiment
con ! (Rires de Patrick). Je suis allé noyer ma détresse
au café d'à côté pendant son concert ! C'est
peut-être ça, mon regret, de ne pas avoir au moins assisté
à son concert... Il y a quand même une incompréhension,
c'est qu'on fait un peu l'apologie du blues comme musique fédératrice,
alors qu'entre les bluesmen, ça a toujours été un
peu la guerre. Il y a en a qui ne parlent que business, ou alors qui ne
veulent pas voyager dans le même wagon ! Il faut dire aussi qu'on
les a amenés à ça, les duels d'instrumentistes, c'était
aussi une attraction ! Être bluesman, c'est aussi continuer la tradition
des medicines shows, pour attirer le badaud, le client. C'était
un métier qui avait un côté plus que populaire, ils
vivaient dans des conditions presque moyenâgeuses, donc forcément,
dans la tête aussi, ce n'était pas une grande délicatesse...
Mais on peut aussi trouver beaucoup de poésie dans le blues, beaucoup
de choses humaines, mais tout ça sous un aspect bûcheron
canadien... Le blues véhicule cette image-là, parce que
les bluesmen venaient, non pas du peuple, mais encore en dessous du peuple,
du sous-prolétariat, plutôt baston... Alors que maintenant,
ils disent : Je ne te connais pas, ce n'est pas méchant, mais c'est
vrai qu'il y a toujours une rivalité... Luther était peut-être
le seul à parler de cette façon : blues = love = feeling.
Il avait tout à fait raison aussi, et il a donné aux blues
cette dimension-là.
BM : Quelle a été ta plus grande
émotion artistique ?
PV : C'est que Freddie King m'ait si bien accueilli, avec Luther
bien sûr. Avec Freddie King, c'était il y a longtemps, en
81, non, non, en 72, si je disais que j'ai joué avec Freddie King
en 81, je me ferais choper par les puristes, ma carrière serait
foutue et ce ne serait plus la peine que je remonte sur scène !
Non, non, c'était en 71.
BM : Est-ce que tu as des projets de radio
?
PV : En principe, on aurait dû démarrer un projet
sur RFM TV, mais il n'aboutit pas faute de moyens. Le problème,
aujourd'hui, il est là aussi, on est sur la corde raide. Par rapport
à d'autres, j'ai fait plein de choses, je me considère comme
chanceux, c'est pour ça aussi que j'essaye de donner un maximum
de chances aux autres, de produire des jeunes, mais là, depuis
un an ou deux, la vie d'artiste est devenue très, très difficile.
Je me rends compte que les municipalités, les associations, tous
les gens passionnés par la musique n'ont plus les moyens qu'ils
avaient avant. Il y a un truc que je dis aujourd'hui aux gamins : Si vous
voulez être artistes, apprenez d'abord un autre métier !.
Mais il y a un moment où, si on veut vraiment donner tout ce qu'on
peut, tout ce qu'on a, il ne faut faire que ça, et là commencent
les sacrifices....

Interview préparé et réalisé
par Bernadette MONNOT et Claude JANDIN
Photos: Claude JANDIN, Michel ENFERT, Stéphane
BISET
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