|
La Baignoire Pleine D'Histoires avait révélé
en 1998 la dextérité et le talent de Slawek. Après
avoir confirmé cette première bonne impression avec un album
plus personnel, D'est En Ouest,
le guitariste polonais sort son troisième album: Istanblues.
Profitant de l'occasion, nous l'avons rencontré sur sa terre d'adoption
rennaise où il nous a accueilli chaleureusement, par un froid samedi
d'automne. Les quelques lignes qui suivent, extraites de cette conversation
à bâtons rompus, témoignent du parcours atypique et
de l'ouverture d'esprit de ce musicien du blues qui mérite qu'on
s'attarde sur ses créations.

Blues Magazine :
Qu'est-ce qui t'a amené à choisir la guitare comme instrument
?
Slawek : Ma passion pour la
musique remonte jusqu'à mes neufs ans. J'étais chez ma tante
en Pologne et elle avait une petite guitare en bois ou en plastique. Je
tirais tous les matins sur les cordes et mimais les guitaristes. Cette
image m'est toujours restée. Je crois que déjà à
cet âge ma passion pour la guitare était née, l'instrument
m'attirait rien que par sa forme.
B.M. : Tes
parents étaient-ils dans le milieu musical ?
Slawek : Non. Ma mère
était psychologue et professeur à l'école (les deux);
mon père était professeur d'Allemand et travaillait dans
la publicité. Mon père jouait un peu d'harmonica et de guitare;
ma mère était violoniste. Mais ceci avant qu'ils aient eu
une activité professionnelle. Une fois dans le milieu du travail,
ils ne pratiquaient plus mais parlaient souvent de leur passion musicale
à la maison.
B.M. : Parle-nous
de ton apprentissage de la musique ?
Slawek : Dans ma famille, tout
le monde savait que j'étais attiré par la musique. Donc
ma mère m'a inscrit en cours de violon pendant deux ans environ.
J'ai ensuite chanté dans une chorale pendant quatre ans comme soliste.
Puis j'ai fait deux ans d'accordéon. Je savais que je voulais travailler
dans la musique mais ma mère m'a inscrit dans une école
technique de bâtiment et j'ai obtenu mon bac technique. Dès
la première année je me suis aperçu que ce n'était
pas ce qui me convenait. Parallèlement, je m'étais donc
inscrit dans un conservatoire de musique, en classe de guitare (mes autres
instruments obligatoires étaient le trombone et le piano). A cette
époque, je commençais à créer des groupes
rock à Wroclaw (en Silésie Basse) et de nombreux musiciens
plus expérimentés venaient me donner des conseils sur les
techniques de blues. Après nous partions boire un coup et les soirées
se terminaient souvent en bufs. Malgré le rock, je revenais
inévitablement au blues. J'avais vraiment envie de jouer cette
musique là. Impossible d'expliquer pourquoi. Ca me plaisait. Point.
Je jouais tout à l'oreille: je n'ai pas eu de cours particuliers,
seulement des conseils Tout cela en même temps que l'école
du bâtiment qui a duré cinq ans. Je peux te dire que c'était
dur. Et je savais déjà que la musique serait mon métier.
Comme tu peux le constater, mon parcours de bluesman est assez atypique,
puisqu'il mêle une formation classique (le conservatoire en Pologne,
puis la faculté de Musicologie et le Conservatoire national en
France, classe de guitare classique et solfège), et un parcours
de bluesman avec tout ce qui est musique improvisée, feeling blues,
jazz.
Pour en finir avec l'apprentissage du blues, le moment le plus important
de ma carrière de bluesman, c'était la rencontre avec Leszek
Cichonski (le guitariste de l'année 2000 et le père du blues
polonais). Nous nous sommes croisés complètement par hasard.
Nous passions le même jour l'examen d'Etat de musicien professionnel
de scène, à Varsovie. C'était comme ça en
Pologne, du temps des communistes, il fallait que tout soit bien cadré.
Chacun jouait son programme (et passait une épreuve de déchiffrage
et de questions théoriques) On s'est donc croisé et on a
sympathisé. Il avait besoin d'un autre guitariste et m'a invité
chez lui pour une répétition. J'avais à l'époque
encore quelques problèmes de tempo mais je connaissais un peu le
blues. Mais il a vu que j'avais la pêche. Pendant deux ans ça
a été une leçon de blues pur, avec le meilleur. Et
je suis arrivé avec ce bagage là en France.
B.M.
: Le milieu du blues était t'il
développé en Basse Silésie?
Slawek : Il faut dire que le
blues était à cette époque (années 1970/80)
une musique interdite. Du temps du communisme, on n'en entendait pas beaucoup
parler dans les médias. Mais il y a avait quand même des
concerts et pas mal de groupes de blues avec de bons musiciens. Une scène
de blues s'est donc développée " undergound ".
De très bons musiciens dont une grande partie a disparue depuis,
à cause de la drogue, de l'alcool, etc, comme à l'Ouest
d'ailleurs. Mais cette scène blues existait et c'était tant
mieux pour les jeunes comme moi. Aujourd'hui, on peut dire que cela va
mieux car il n'y a plus ce côté interdit lié au communisme.
B.M. : J'ai
cru comprendre que tu avais eu une formation jazz : on ressent d'ailleurs
cette influence sur tes albums
Slawek : Oui, c'est vrai (par
exemple sur le titre La Vie Quelle Aventure). J'ai en fait participé
à quelques stages de guitare jazz toujours à Wroclaw, en
Pologne. Ce qui m'intéressait c'était le côté
swing de cette musique, et le côté improvisation. Je voulais
développer ce côté harmonique qui enrichit le blues:
tu peux remplacer des accords de base (tonique, sous dominante et dominante)
par d'autres degrés dans le mode. En France, j'ai aussi fait un
stage de jazz vocal et je me suis découvert au niveau du chant
à ce moment là (dans mes groupes en Pologne, je ne tenais
que la guitare). J'aime beaucoup la musique chantée jazz (comme
Bobby MacFerrin, Al Jarreau).
B.M. : Quelles
sont tes principales influences dans le blues?
Slawek : J'ai commencé
par écouter Johnny Winter. Les guitaristes qui venaient à
nos répétitions ramenaient des vieilles bandes (on ne trouvait
pas de disques à l'époque) : c'était un live de Johnny
Winter où il jouait " Johnny Be Good ", si ma mémoire
est bonne
Une version redoutable
Et Walkin By Myself, ainsi
que ses propres morceaux. Ce concert m'a vraiment marqué. Après
j'ai découvert Eric Clapton, puis Carlos Santana. Ce qui m'a tout
de suite attiré chez Santana, c'est la sensualité du jeu
dans la technique note à note (on retrouve cette influence sur
mon morceau Bretagne Blues). Il fait partie de la période Woodstock,
des musiciens qui ont propulsé le blues. Après, je ne cache
pas que j'ai écouté, pour le côté sauvage du
jeu et durant une courte période, Eddie Van Halen. C'est aussi
un excellent bluesman, qui joue souvent des vieux standards de blues sur
ses disques. Il a développé de nouvelles techniques de jeu.
On m'a fait découvrir John Mayall, Freddie King et Jimi Hendrix.
Voilà pour le principal. Enfin, et alors qu'on ne parlait pas de
lui en France (ça fait maintenant seize ans que je vis en France),
j'ai découvert Stevie Ray Vaughn en Pologne. Le son de Stevie Ray
Vaughn me convenait le plus. Pour le côté jazz, j'ai beaucoup
écouté Pat Metheny, John Scofield et Robben Ford.
B.M. : As-tu
pu les rencontrer ?
Slawek : J'ai vu John Mayall
en concert. Je devais également ouvrir pour lui lors de son concert
à Rennes. Et puis au dernier moment, toutes ses premières
parties françaises ont été annulées
B.M.
: Tu es venu t'installer très
jeune en Bretagne. Ce changement a t'il été profitable pour
ton épanouissement musical et professionnel en tant que bluesman
? A t'il été facile de s'adapter ?
Slawek : Si je joue du blues,
c'est pas innocent. J'en jouais un peu en Pologne. Mais j'ai vraiment
développé ce style encore plus en France. En effet, j'étais
déraciné. Et puis, j'avais subi vingt quatre ans de communisme.
Pour pouvoir acheter ma première guitare électrique, je
suis allé travailler en Allemagne de l'Est dans des silos à
grain pendant mes vacances. Tu vois : douze heures par jour pendant deux
mois, dans la poussière de blé. C'était très
dur. Je joue aussi du blues à cause de la vie difficile que j'ai
vécue en Pologne. J'arrivais en France après avoir joué
pendant deux ans avec Leszek Cichonski. D'un point de vue création,
mon arrivée en France a été profitable mais l'installation
en Bretagne a été très dure pour plusieurs raisons:
les mentalités ne sont pas les mêmes, tu changes de langue,
tu connais personne, ta famille te manque, tu n'as pas d'argent... En
arrivant en France, le 1er avril 1986, c'était comme si je naissais
à nouveau. Donc j'étais étudiant, et pour vivre,
j'allais jouer en solo, dans les piano-bars quatre fois par semaine (
du piano, mais j'étais avant tout guitariste). Petit à petit,
j'ai eu mes premiers contacts. Je ne parlais pas encore français.
Je parlais allemand avec ma femme (une bretonne justement). Ma femme avait
vu une annonce d'un compositeur de musique pour enfants qui cherchait
un guitariste pour faire un disque.
B.M. : Pierrig Le Dréau
Slawek : C'est ça. J'ai répondu
à l'annonce. Je lui ai montré ce que je jouais et ça
lui a convenu. Il y a donc seize ans, mon premier disque (vinyle) était
un disque pour enfants.
Ma belle famille m'a beaucoup motivé et m'a incité à
finir mes études. Je me suis inscrit en faculté de Français,
en plus de la faculté de Musicologie. Je suis devenu professeur
de musique dans les collèges pendant sept ans et mes anciens profs
de l'université m'ont proposé un poste de chargé
de cours à la faculté, que j'ai tenu pendant cinq ans. Mais
je savais que mon destin était ailleurs. Ce qui m'intéressait
c'était l'écriture, la composition. J'avais besoin de me
produire, de me mettre devant le public. Je faisais donc, parallèlement
à mes emplois, trois spectacles par semaine. Ca devenait une vie
de fou et j'ai dû trancher. J'ai alors tout arrêté
pour revenir vraiment à la musique.
B.M. : Avais tu des contacts avec des maisons
de disques ?
Slawek : Ecoute, en novembre
1987, je jouais en direct sur France 3 Bretagne. Suite à mon passage
à la télé, un directeur de radio m'a contacté
et a voulu me promouvoir. Il m'a demandé de quitter mes études
pour le suivre. Mais à ce moment là, j'avais les études
de Français, Musicologie, le piano bar... J'ai eu la pression,
j'ai pris peur et j'ai laissé tomber. Mais c'est la seule fois
où quelqu'un est venu me chercher. Donc j'ai organisé moi-même
ma vie professionnelle et mes rencontres. J'ai joué dans un piano
bar à Rennes, le Champalace, pendant cinq ans tous les jeudis.
Je rencontrais des musiciens pour des bufs et j'ai pu monter au
fur à mesure un groupe.
B.M. : Dans quelles conditions est sorti "
La Baignoire Pleine D'Histoires ", ton premier album ?
Slawek : La Baignoire
a attendu dix ans après le premier disque enregistré avec
Pierrig Le Dréau. J'ai vidé mon sac dans ce disque. D'où
les dix huit titres
Tu y trouves toutes mes influences (du jazz,
des influences slide façon Ry Cooder, du blues texan). Je m'étais
à cette époque lancé dans la composition mais je
n'étais pas soutenu dans cette démarche: les gens voulaient
que je joue des trucs connus. Malgré cela, j'ai persévéré.
Un soir, en revenant d'un piano bar à quatre heures du matin, et
comme je le faisais à chaque fois, je me suis fait couler un bain
Et je me suis allumé un cigare et me suis versé un verre
de whisky. De ce moment de détente est né La Baignoire
Il y en a eu plusieurs moutures. Je voulais faire un disque. Je me produisais
tout d'abord avec Erwan Cornec qui tenait la basse. Et puis, il me fallait
un troisième élément. J'ai trouvé un batteur
canadien, Roger Lefebvre. J'ai alors décidé d'enregistrer
le disque. L'une des mes idoles, Stevie Ray Vaughan, a dit que lorsque
tu enregistres un album, tu dois être dans un état d'urgence.
J'étais assez d'accord avec lui pour le premier album. On est rentré
dans le studio avec cet état d'urgence. On savait qu'il restait
des choses à parfaire mais on avait une énergie. L'ambiance
était survoltée: on voulait jouer. La photo du dos du disque
illustre parfaitement cela. Ce disque était notre carte de visite.
Beaucoup de gens voyaient que j'étais motivé et que j'avais
la pêche. Il y a donc eu quatre cents souscripteurs. Le disque m'a
coûté environ 100 000 Francs et j'ai dû également
trouver des sponsors (j'ai été très soutenu). J'organisais
le concert à l'automne 1998 pour la sortie du premier disque et
je dois dire que ça a été un succès.
Pour le deuxième album, D'est en Ouest, nous étions plus
posés. Il y avait moins de folie, mais plus d'émotion et
de recherche musicale. On a mis en avant les churs et les cuivres.
L'enregistrement n'a pas été particulièrement marquant.
Ca s'est passé de façon normale.
B.M. : Tes albums font la part belle à
la guitare électrique (on connaît ta dextérité
sur scène en électrique). Pourtant on décèle
au détour de certains titres l'usage de l'acoustique. Comment appréhendes-tu
ces deux instruments ? Que recherches-tu dans l'utilisation de l'un ou
de l'autre ?
Slawek : De quelle manière
faire de la musique? Eh bien ! en utilisant différentes couleurs
En jouant de la guitare et en ayant recours à différents
styles et à des musiciens de différents horizons. Je reviens
à la guitare : la guitare acoustique est liée à mes
études classiques et aussi c'est l'instrument originel du blues.
Tu as une couleur. J'accorde la guitare folk en open tuning. Et la guitare
électrique : je la prends pour peindre une autre couleur. Les gens
qui me suivent en concert attendent souvent de moi le jeu sur guitare
électrique. Mais ceux qui veulent plus me connaître apprécient
aussi mon jeu sur guitare sèche. Honnêtement, j'ai peut-être
plus de choses à dire en électrique.
B.M. : Sur scène, tu te produis dans
des formations diverses : en trio électrique particulièrement
efficace, mais aussi en duo acoustique avec harmonica ou en big band.
Quelle est ta formation préférée ?
Slawek : Je n'ai pas de formation préférée.
Ma formation qui tourne le plus : le duo. Dans les pianos bars, il n'y
a pas beaucoup de place et puis ça paie moins qu'avant. Donc tu
ne peux pas avoir beaucoup de musiciens professionnels pour te produire
dans ces endroits. Je me produis actuellement en duo avec un harmoniciste,
Christian Tézenas, qui joue aussi des congas et de la grosse caisse
(j'assure les guitares acoustiques : six et douze cordes).
B.M. : Retrouvera t'on cette formation acoustique
sur " Istanblues "?
Slawek : Non, Istanblues est
enregistré avec une formation basse, batterie, guitare et des invités.
Par contre, l'album suivant sera un " live " plus acoustique,
avec beaucoup de duos et aussi quelques invités.
B.M.
: Un beau programme de réjouissances
Slawek : Oui, d'ailleurs Leszek
Cichonski m'a confirmé par téléphone qu'il allait
venir. Mes autres formations : un quartet (basse batterie, harmonica et
congas, guitare). Dès que les moyens financiers sont là,
j'adopte sans hésitation une formation big band avec deux choristes,
des cuivres et deux harmonicistes (en tout, douze musiciens). Tout dépend
des capacités financières de l'organisateur. Tu vois, le
plus réjouissant pour un chanteur guitariste, c'est quand tu as
des cuivres parce que, tu ne joues plus tous les accords que tu dois jouer
en même temps en quartet, et donc tu peux plus improviser et enrichir
tes solos. D'un point de vue personnel, c'est ma formation préférée
(et ce sera celle de mon cinquième album). Mais j'aime beaucoup
le duo acoustique, même si c'est plus dur: la moindre erreur se
remarque. Alors que si tu arrêtes de jouer de la guitare en big
band, le morceau est toujours en place.
B.M. : Tu as joué (ou ouvert) avec
des pointures comme John Mayall, Joe Louis Walker ou Magic Slim. Comment
se sont passées ces rencontres et que t'ont t'elles apporté
?
Slawek : Bonne question. Pour John Mayall,
la première partie a été annulée. On m'a donc
proposé Magic Slim. Et là, je crois que c'est le moment
le plus fabuleux de ma vie. Pendant la balance, il m'a serré la
main. Il m'a dit: You're a very good guitar man. Pendant son concert,
il m'a invité sur scène: je me suis retrouvé qu'avec
des musiciens black, c'était magnifique! Et toute cette section
Chicago pure; le truc dont tout musicien rêve (jouer avec des monuments
du blues). Il ne faut pas oublier qu'on a tous débuté avec
ces références là. Son frère jouait de la
basse et avec le guitariste (dont j'ai malheureusement oublié le
nom dans l'effervescence du moment
) on a finit à genoux en
dialoguant à la guitare. Il y avait 450 personnes à L'UBU.
On a débordé dans nos dialogues guitares mais c'était
magique. Magic Slim est un des grands derniers vivants du Chicago Blues.
On a joué Dust My Broom et une de ces compositions.
J'ai aussi rencontré Joe Louis Walker : j'assurais sa première
partie au théâtre de Beauvais. Il a été très
sympa avec moi. Pendant son concert j'étais dans les loges. Il
a quitté à un moment la scène, laissant ces musiciens
jouer. Il m'a invité dans sa loge, a sorti une bouteille de champagne
et m'a dit qu'il était ami avec Stevie Ray Vaughan. Ca m'a fait
chaud au cur lorsqu'il m'a dit: Si Stevie savait qu'il y avait des
mecs comme toi qui essaient de faire dans la lignée tout en restant
eux-mêmes
. Et puis il m'a invité à jouer avec
lui sur scène.
Nous avons aussi lors d'un festival échangé nos disques
avec Tom Principato et Popa Chubby. J'ai aussi joué en première
partie de Doctor Feelgood.
Dans le blues français, j'ai fait la première partie de
Paul Personne et je regrette de n'avoir pas pu discuter où jouer
avec lui (il semblait fatigué par sa tournée). La personne
qui m'a donné le plus de conseils en France, c'est Patrick Verbecke.
Il m'a vu dans un show télévisé et m'a tout de suite
appelé pour m'inviter à jouer avec lui sur scène
à Euroblues Festival, avec Fabio Trevez (le père du blues
italien), Tonky Blues Band (groupe phare de blues espagnol- et attention
ils le jouent à merveille). Patrick Verbecke a même passé
mon disque La Baignoire Pleine D'Histoires dans son émission radio.
Jean Jacques Milteau m'a aussi prodigué de nombreux conseils et
m'a félicité lors de la sortie de mon second disque D'Est
En Ouest.
B.M. : Ton pire souvenir de tournée
?
Slawek : Il n'y en pas. Ou si,
par exemple, lorsque tu tombes en panne sur l'autoroute en Alsace alors
que tu es en tournée et que tu dois jouer dans un lieu le soir.
En fait, les moments les pires en tournées, c'est lorsque les organisateurs
te disent qu'ils ne peuvent pas te payer et que tu doives payer de ta
poche les musiciens que tu as engagés.
J'aime jouer devant les gens: dans le cadre de mes tournées, j'ai
joué en Grande Bretagne (Guernesey et Jersey), en Allemagne, en
Suisse et au Tchad... Dans ce dernier pays, j'ai joué avec des
musiciens locaux et tout s'est passé à merveille (j'ai même
fait des jingles pour la radio tchadienne). Et ça marchait devant
tous ces publics. Cette musique a une dimension internationale.
B.M. : Y a t'il pour toi une différence
entre un musicien américain et un musicien européen dans
l'approche du blues et la façon de se produire sur scène
?
Slawek : Les Américains
sont de vrais showmen. Mais attention, en Europe, nous avons fait de vrais
progrès. Il n'y a plus véritablement de différence.
Dans l'approche du blues, les Américains sont plus proches de la
vérité, sont plus " roots " et les USA sont un
pays peut être plus musical, culturellement parlant, que nous. Mais
ceci dit, aujourd'hui, les musiciens européens avec tous les échanges,
ont le même feeling, la même grande capacité à
faire de la grande musique et à se produire sur scène.
D'un autre côté, en tant que musicien spectateur, je te dirai
que moi, le show m'intéresse moins. A la limite, je ferme les yeux
et j'écoute. Sans faire de pub, tu prends par exemple Benoît
Blue Boy, c'est pas un show à l'américaine, mais la musique
pure est là. Ca joue, c'est bien, c'est sincère. C'est bien
écrit et joué avec une sensibilité extrême.
B.M.
: Que penses-tu de l'évolution du blues en France aujourd'hui ?
Est t'il facile de se produire et d'en vivre ?
Slawek : Le blues est en très
bonne santé en France. Il y a beaucoup de très bons groupes.
Mais il y a des gens puristes qui n'acceptent pas l'évolution de
la musique. Une sorte de police du blues. Tu me diras que je ne suis peut
être pas tolérant envers ces gens mais je trouve que refuser
l'évolution du blues enlève une qualité à
cette musique en général, et à la création.
Pourquoi refuser l'utilisation sur un morceau de blues, d'un pianiste
et d'un saxophoniste de jazz, ou encore d'un joueur de tabla (instrument
indien) ?
Tu peux vivre du blues en France. Mais je crois que les seuls qui vivent
bien du blues, avec une grosse formation sur scène, sont Paul Personne,
Verbecke et Milteau. Mais à mon niveau, reconnu mais pas connu,
la vie est plus dure, même si je suis heureux.
B.M. : Pour toi, le blues trouve t'il son
salut dans sa capacité à s'adapter et à intégrer
d'autres musiques ?
Slawek : Le blues est un excellent champs
d'invention, il peut permettre de développer la musique. A la base
tu as une harmonie simple, et tu peux y ajouter pleins de choses harmoniquement.
Tu peux donner plusieurs couleurs. A un blues traditionnel américain,
tu peux intégrer des influences africaines, hispaniques, orientales.
Tu peux aussi y ajouter du rock, du jazz, du reggae (comme Bill Deraime).
B.M. : Peux-tu-nous en dire plus sur le World
Blues et de ton style?
Slawek : Le World Blues n'est pas un
concept. C'est plutôt un style qui m'intéresse en ce moment.
La base en est le blues, blues qui s'ouvre vers le monde. C'est chanter
dans diverses langues (anglais, polonais, allemand, français) et,
du point de vue musical, recueillir tout ce qui est imaginable à
partir des instruments et des harmonies différentes pour l'intégrer
au morceau. C'est prendre la diversité des origines des musiciens
et des influences pour enrichir le blues. D'une manière naturelle,
j'ai envie de casser le carcan du blues. Tu retrouves quand même
les douze mesures de base et la même harmonie mais retravaillée,
arrangées. Ce qui m'intéresse c'est le travail sur la mélodie,
l'harmonie, c'est trouver l'ambiance. Mon style est donc très bluesy
et world. Mais il se peut que le quatrième album, qui sera un live,
sera plus roots. Mais à un moment, je casserai aussi cette base..
Dans mes textes, je cherche à éviter les prises de tête.
J'aime bien rédiger des textes humoristiques. J'aime que les gens
sortent du concert avec au moins cinq chansons en tête dont ils
fredonnent le refrain. J'essaie de jouer pour chaque spectateur du public.
B.M. : Sur tes précédents albums,
de nombreuses chansons sont traitées de façon humoristique
(Il est tard, Burger Blues, La Vie Quelle Aventure, La baignoire
), voire contemplative mais avec dans ce cas un fond de tristesse. Est
ce parce que, comme John Mayall, tu n'as pas d'anecdote triste ou d'histoire
de malchance ?
Slawek : Qu'est ce qu'un 45 tours de
blues écouté à l'envers ? Le gars a retrouvé
sa baraque, sa femme, son chien et il fait beau.
Le côté nostalgique vient peut être de mes origines
slaves. Bon, pour le blues, tu sais que je me suis senti déraciné
et tu connais maintenant ce que j'ai vécu
Tout ce que je chante
c'est du vécu, ça correspond à ma personne. Aujourd'hui,
je suis un bluesman heureux, comparé à ce que j'ai vécu
par le passé. Cela se ressent dans ma musique. Enfin, je ne mourais
pas de faim en Pologne mais quand même, est ce que tu sais ce qu'est
un sandwich polonais ? Un ticket de jambon entre deux tickets de pain.
On achetait les chaussures avec des tickets et je portais des chaussures
avec deux tailles au-dessus parce qu'il n'y en avait pas d'autres.
B.M. : Parle-nous de ton nouvel album : Istanblues.
Slawek : C'est un album dans la continuité
d' "Est En Ouest" dans la couleur et le style. J'ai pioché
dans les musiques entendues au cours de mes voyages (en Turquie, au Tchad,
aux USA
). Le jeu de mots traduit la musique que je fais: du blues
avec plusieurs couleurs. J'essaie de marier le monde oriental avec le
monde américain sur le plan de la musique. Il faudra écouter
attentivement les titres pour apprécier la recherche musicale et
comprendre ce que je veux dire. Je suis un chercheur. Il y aura moins
de titres chantés en polonais, il y aura 80% de titres en français.
Cette langue m'a véritablement séduit.
Cinq ans se sont écoulés, et puis il y a eu un changement
d'équipe (sauf l'harmoniciste). Mes nouveaux musiciens viennent
d'horizons musicaux différents (jazz, funk, blues traditionnel)
et leurs influences se marient à merveille.
Tout va bien, sauf que j'ai du faire la prise du son tout seul pour des
raisons financières. Quand tu fais ta propre prise du son et que
tu te trompes ou que tu as le téléphone qui sonne, tu dois
tout refaire. En même temps, j'ai d'une certaine façon progressé
sur le son. Mais cela reste dans le cadre de l'auto production. Je fonctionne
comme un écrivain, j'ai envie de graver ma musique comme un écrivain
a besoin d'écrire un livre. Une fois ma musique enregistrée,
je me sens soulagé. C'est un effort terrible, mais ça me
fait plaisir et cela me permet de me réaliser en tant que musicien.
C'est même bien pour les personnes qui t'apprécient et qui
savent ainsi que tu continues pour elles.
B.M. : Ce dernier cd est -il issu de collaboration
au niveau des textes ?
Slawek : J'ai le même auteur que
sur le précédent disque, un berlinois qui s'appèle
Roland Hahn, dont j'estime beaucoup les idées. Il y a aussi un
texte de Christian Tézenas, mon harmoniciste, d'un instituteur
de Mélesse Loîc Deloumeau, et d'un membre de Blue West, Hervé
Guérinel. Enfin, derrière mes propres textes, il y a mon
épouse.
B.M. : Pourquoi tant de temps entre le second
et le nouvel album ? Qu'as-tu fait pendant ces quatre années ?
Slawek : Je suis père d'une famille
nombreuse et au moment où "D'est En Ouest" sortait, j'avais
deux enfants et le troisième était en route. Je me suis
donc occupé de ma famille. C'est dur quand tu es musicien d'avoir
une famille. Mais j'ai choisi d'avoir une famille. Tu partages ta vie
avec tes proches et puis c'est une source d'inspiration extraordinaire.
Puis j'ai beaucoup tourné. Enfin, mon distributeur N'less a déposé
son bilan. Quittant la formation du trio, j'ai donc eu plein de choses
à régler. Donc j'ai fait ce nouveau disque à mon
rythme: c'est un luxe car quand le disque sort, toutes les notes ont été
bien pensées.
B.M. : Peux-tu nous parler de l'association
Blue West ? Gère t'elle d'autres artistes ?
Slawek : C'est toute une histoire. Quand
j'étais prof, j'avais dans mon groupe des musiciens intermittents
du spectacle. Les gens qui me soutiennent ont décidé de
créer cette association pour gérer toute la logistique,
le fonctionnement et la vente des spectacles. L'association s'est affiliée
à toutes les caisses d'intermittents du spectacle. L'association
gère Slawek et Pierrig Le Dréau. Derrière Blue West,
il y a avant tout une bande de copains. Merci à eux !
B.M. : Veux-tu rester sous cette forme associative
ou souhaites-tu intégrer une major ?
Slawek : L'association répondait
à une nécessité mais le rêve est d'intégrer
une maison de disques. Mais j'aurai toujours besoin de cette structure
associative. Pour l'instant je cherche un distributeur. Je voudrais passer
au niveau supérieur et donc je suis en contact avec des distributeurs
de blues. Le rêve, c'est la cour des grands et jouer devant le maximum
de spectateurs. C'est partager ma passion.
B.M. : Parle-nous du concert de janvier pour
fêter la sortie de l'album.
Slawek : C'est le 18 janvier 2003 à
21 heures, à Mélesse. On sortira la grosse artillerie, avec
section de cuivres, deux ou trois harmonicistes. La première partie
sera le dernier album, puis après un break d'une demi-heure pour
se désaltérer, je reprendrai mes deux précédents
albums avec section cuivres et ferai un clin d'il sur le cinquième
album. Ce sera pile poil cinq ans après la sortie du premier album
: une super soirée pour fêter mes quarante ans.
Interview préparée et réalisée
par Grégory Hulin
Photos © Grégory Hulin
|